Chapitre 6 — Formes galéniques, voies d’administration et PK descriptive · Topic 4 : Distribution, métabolisme et élimination · Leçon 4.1
Une fois passé dans la circulation générale, le principe actif n’agit pas partout ni tout de suite. Il se lie plus ou moins fortement aux protéines plasmatiques, ne circule sous forme libre que pour une fraction (parfois < 1 %), puis diffuse dans les tissus avec une intensité qui dépend de la vascularisation et de la lipophilie. Cette leçon décrit la phase de distribution, la fixation protéique, l’intérêt de la fraction libre et introduit le volume de distribution (Vd), paramètre pharmacocinétique clé développé au Chapitre 7.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- définir la phase de distribution et distinguer phase plasmatique et phase tissulaire ;
- expliquer l’équilibre forme libre ↔ forme liée et pourquoi seule la fraction libre est active, diffusible et éliminable ;
- citer les principales protéines plasmatiques impliquées (albumine, α1-glycoprotéine acide) et opposer acides faibles vs bases faibles ;
- identifier les facteurs influençant la diffusion tissulaire (lipophilie, débit sanguin, barrières spécifiques) ;
- saisir la définition qualitative du volume de distribution Vd.
🧭 Plan de la leçon
- Définition et enjeux cliniques de la distribution
- Distribution plasmatique : forme libre vs forme liée
- Protéines plasmatiques : albumine, α1-glycoprotéine acide
- Distribution tissulaire et barrières
- Volume de distribution (Vd) — introduction
1. Définition et enjeux cliniques de la distribution
Deux patients reçoivent la même dose d’un anticoagulant à forte fixation protéique. L’un est dénutri, avec une albuminémie basse : sa fraction libre augmente, l’effet anticoagulant s’accentue et le risque hémorragique explose. Comprendre la distribution, c’est comprendre pourquoi même dose ne signifie pas même effet.
La distribution correspond à la répartition du principe actif (PA) dans l’ensemble des tissus et organes à partir du compartiment vasculaire. Le PA doit être transporté par le sang vers les différents tissus et vers son site d’action. Elle se décompose en deux temps successifs :
- le transport sanguin — avec fixation plus ou moins importante aux protéines plasmatiques (phase plasmatique) ;
- la diffusion vers les tissus et le site d’action, exclusivement à partir de la fraction libre non fixée (phase tissulaire).

2. Distribution plasmatique : forme libre vs forme liée
Dans le sang, un médicament peut coexister sous deux formes en équilibre réversible :
Médicament + Protéine ⇌ Complexe Médicament-Protéine
| Forme libre | Forme liée |
|---|---|
| Non saturable | Saturable |
| Diffusible (traverse les membranes) | Non diffusible |
| Active pharmacologiquement | Non active |
| Métabolisable et éliminable | Ni métabolisée ni éliminable directement |
| En équilibre permanent avec la forme liée | En équilibre permanent avec la forme libre |
Le taux de fixation aux protéines plasmatiques est très variable selon les médicaments : la fraction libre peut varier entre < 1 % (PA très fixé) et 100 % (PA pas lié). Le corollaire est essentiel : dès qu’une molécule de forme libre est utilisée (par le tissu, l’enzyme ou le rein), une molécule de forme liée se dissocie pour rétablir l’équilibre. Un PA très fixé n’est donc pas inactif : la forme liée sert de réservoir.
« Seule la fraction libre est active » est une phrase correcte, mais elle ne signifie pas que la fraction liée est inutile. Sans réservoir lié, l’élimination de la forme libre viderait le compartiment en quelques minutes. C’est l’équilibre entre les deux formes qui gouverne la durée d’action du médicament.
La liaison aux protéines plasmatiques est un phénomène rapide (quelques secondes), réversible (sauf de très rares exceptions), plus ou moins spécifique et parfois saturable.
3. Protéines plasmatiques : albumine, α1-glycoprotéine acide
Les protéines plasmatiques impliquées dans la fixation des médicaments sont, par ordre d’importance :
- l’albumine — 50 à 68 % des protéines totales du plasma, principal transporteur des médicaments acides faibles ;
- l’α1-glycoprotéine acide — protéine de phase aiguë qui fixe préférentiellement les bases faibles ;
- accessoirement les lipoprotéines et les gammaglobulines.
La nature acide ou basique du médicament conditionne sa protéine cible et le risque d’interaction par déplacement.
| Acides faibles | Bases faibles |
|---|---|
| Presque exclusivement fixés à l’albumine | Fixées à tous les types de protéines |
| Affinité élevée | Affinité faible |
| Faible nombre de sites de fixation | Nombre important de sites de fixation |
| Saturation possible (mais rare) → interactions médicamenteuses possibles | Saturation très rare → interactions médicamenteuses improbables |

Une liposolubilité élevée s’accompagne en général d’un fort taux de liaison aux protéines plasmatiques ; un médicament très hydrosoluble se lie peu ou pas.
La warfarine, la phénytoïne et le valproate de sodium sont fixés à > 95 % à l’albumine. Chez un patient hypoalbuminémique (insuffisance hépatique, syndrome néphrotique, dénutrition), la fraction libre — donc l’activité pharmacologique — peut être multipliée par 2 à 5 pour une même dose. C’est un cas classique de variabilité individuelle abordé au Chapitre 8.
4. Distribution tissulaire et barrières
La diffusion tissulaire est le processus de répartition du PA dans l’ensemble des tissus et organes. Elle se fait à partir du plasma : elle nécessite donc le passage des membranes biologiques (diffusion passive ou transporteurs), seule la forme libre est diffusible, et elle est d’autant plus rapide que le tissu est bien perfusé.
- Bien irrigués : foie, cœur, reins, poumons, cerveau, muscles.
- Peu irrigués : os, peau, graisses.
La distribution tissulaire sera d’autant plus importante que le médicament est liposoluble : forte diffusion pour les PA lipophiles, préférentiellement vers les territoires les plus vascularisés.
Cinq grands facteurs conditionnent la diffusion tissulaire :
- les propriétés physico-chimiques du PA — masse molaire, pKa, lipophilie (un PA lipophile diffuse largement ; un PA hydrosoluble reste plutôt dans les compartiments liquidiens interstitiels) ;
- l’irrigation de l’organe — plus le tissu est vascularisé, meilleure est la diffusion ;
- l’affinité pour certaines structures tissulaires particulières (ex. : dioxine et myocarde) ;
- l’existence de barrières spécifiques — notamment la barrière hémato-encéphalique (BHE), qui exerce un effet protecteur au niveau du système nerveux central ;
- certains états physiopathologiques — grossesse, insuffisance cardiaque, insuffisance rénale ou hépatique.
La fixation aux protéines plasmatiques concerne le sang : elle limite la fraction diffusible. La fixation tissulaire (ex. : dioxine dans le myocarde, digoxine dans le muscle) concerne le tissu : elle constitue une réserve locale qui allonge la demi-vie apparente et augmente le volume de distribution.
5. Volume de distribution (Vd) — introduction
La diffusion d’un PA dans l’organisme s’apprécie par un paramètre pharmacocinétique unique : le volume de distribution (Vd). Il représente le volume théorique dans lequel il faudrait diluer la dose administrée pour retrouver la concentration plasmatique observée.
- Vd faible (≈ 0,05–0,3 L/kg) — le médicament reste principalement dans le compartiment vasculaire (souvent PA hydrosolubles très fixés à l’albumine, ex. : warfarine).
- Vd intermédiaire (≈ 0,4–1 L/kg) — diffusion dans l’eau totale de l’organisme (ex. : aminosides, éthanol).
- Vd élevé (> 1 L/kg, jusqu’à plusieurs centaines de L/kg) — large distribution tissulaire, souvent PA lipophiles avec forte fixation tissulaire (ex. : amiodarone Vd ≈ 70 L/kg).

Un Vd élevé signifie que le médicament est largement séquestré dans les tissus et se retrouve peu dans le sang, ce qui a deux conséquences pratiques : la concentration plasmatique pour une dose donnée est faible, et la demi-vie d’élimination est allongée (il faut du temps pour que le médicament revienne du tissu vers le sang, seul lieu où le rein et le foie l’éliminent).
Le calcul exact du Vd, ses relations avec la clairance et la demi-vie, ainsi que le concept de compartiments pharmacocinétiques, sont développés au Chapitre 7 — Pharmacocinétique quantitative.
🧠 À retenir absolument
- Distribution = répartition du PA dans les tissus à partir du sang. Elle se décompose en phase plasmatique (fixation aux protéines) et phase tissulaire (diffusion à travers les membranes).
- Équilibre libre ⇌ liée : seule la forme libre est active, diffusible et éliminable ; la forme liée est un réservoir.
- Protéines plasmatiques principales : albumine (50–68 % des protéines, cible des acides faibles) et α1-glycoprotéine acide (bases faibles).
- La diffusion tissulaire dépend de la lipophilie, du débit sanguin local, des barrières (BHE) et de l’état physiopathologique.
- Volume de distribution (Vd) — volume théorique de dilution : faible = intravasculaire, élevé = large fixation tissulaire (allonge la demi-vie).
❓ Questions fréquentes
Pourquoi seule la fraction libre est-elle active ?
Parce que seule la fraction libre est capable de traverser les membranes biologiques : elle atteint le site d’action, se lie à sa cible pharmacologique et déclenche l’effet. La forme liée à l’albumine est trop volumineuse pour diffuser ; elle reste piégée dans le plasma. Mais dès qu’une molécule libre est consommée, une molécule liée se dissocie pour maintenir l’équilibre.
Un patient hypoalbuminémique doit-il être traité différemment ?
Oui pour certains médicaments à forte fixation protéique et marge thérapeutique étroite (warfarine, phénytoïne). Une albuminémie basse augmente la fraction libre — donc l’activité — pour une même dose administrée. La posologie peut nécessiter un ajustement et un suivi thérapeutique, en particulier chez le sujet dénutri, insuffisant hépatique ou avec syndrome néphrotique.
Qu’est-ce que la barrière hémato-encéphalique (BHE) ?
La BHE est une structure formée par les cellules endothéliales des capillaires cérébraux, jointes par des jonctions serrées et associées aux astrocytes. Elle limite le passage des molécules du sang vers le cerveau et exerce un rôle protecteur. Seuls les médicaments lipophiles ou substrats de transporteurs spécifiques diffusent efficacement dans le SNC ; c’est un frein majeur pour beaucoup d’antibiotiques.
Que veut dire un volume de distribution de 70 L/kg (amiodarone) ?
C’est un volume théorique, très supérieur au volume total du corps (≈ 42 L pour 70 kg). Il signifie que le médicament est massivement séquestré dans les tissus — pour l’amiodarone, dans le tissu adipeux et le muscle. La concentration plasmatique est très faible pour une dose donnée, et la demi-vie se compte en semaines à mois : l’arrêt du traitement n’efface pas immédiatement l’exposition.
La fixation aux protéines peut-elle provoquer une interaction ?
Oui, principalement pour les acides faibles fortement fixés à l’albumine avec peu de sites de fixation (warfarine, phénytoïne, sulfamides). Un second médicament de forte affinité peut déplacer le premier de l’albumine, augmenter transitoirement sa fraction libre et son effet. En pratique, ces interactions par déplacement se compensent souvent par l’élimination accrue de la forme libre ; les vraies conséquences cliniques sont rares mais possibles.
🚀 Pour aller plus loin
Pour prolonger la phase de distribution vers le métabolisme et la variabilité individuelle :
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.