Chapitre 8 — Variabilité de la réponse aux médicaments · Topic 2 : Facteurs liés au patient · Leçon 2.2
Le foie métabolise, le rein élimine : quand l’un ou l’autre défaille, la pharmacocinétique se déforme aux quatre étapes de l’ADME. Le médicament s’accumule, la demi-vie s’allonge, la toxicité menace — surtout pour les médicaments à index thérapeutique étroit. La prescription raisonnée exige de mesurer le degré d’insuffisance (clairance à la créatinine pour le rein, sévérité clinique pour le foie) et d’adapter la posologie. Cette leçon détaille les deux situations et leurs conséquences PK.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- connaître les seuils de clairance à la créatinine et les cinq stades de l’insuffisance rénale ;
- expliquer les modifications ADME en insuffisance rénale sévère ;
- décrire l’impact de l’insuffisance hépatique sévère sur l’ADME et l’effet de premier passage ;
- différencier l’atteinte précoce du CYP2C19 de l’atteinte proportionnelle du CYP3A4 ;
- justifier l’adaptation posologique pour les médicaments à marge étroite.
🧭 Plan de la leçon
- Insuffisance rénale : cinq stades KDIGO
- ADME chez l’insuffisant rénal sévère
- Insuffisance hépatique sévère : effet de premier passage
- Cinétique des CYP en fonction de la sévérité hépatique
- Règles d’adaptation posologique
1. Insuffisance rénale : cinq stades KDIGO
Un patient de 78 ans reçoit une posologie standard de vancomycine pour une pneumopathie. Trois jours plus tard : insuffisance rénale aiguë et vertige. La clairance à la créatinine était de 32 mL/min avant traitement : la dose aurait dû être diminuée. Toute prescription chez un sujet à risque doit commencer par une évaluation du DFG.
L’insuffisance rénale est une maladie du rein avec baisse de sa capacité à épurer le sang. Le degré s’évalue par la clairance à la créatinine (formules de Cockcroft-Gault, MDRD, CKD-EPI). Cinq stades sont à connaître :
| Clairance créatinine (mL/min) | Interprétation |
|---|---|
| 90 à 120 | Clairance normale |
| 60 à 89 | Insuffisance rénale légère |
| 30 à 59 | Insuffisance rénale modérée |
| 15 à 29 | Insuffisance rénale sévère |
| < 15 | Insuffisance rénale terminale |

L’insuffisance rénale sévère (ou terminale) provoque l’altération pharmacocinétique la plus importante. Les quatre étapes ADME peuvent être modifiées.
2. ADME chez l’insuffisant rénal sévère
Absorption. L’hypersécrétion salivaire d’urée élève le pH gastrique, ce qui modifie l’ionisation et l’absorption de certains médicaments. L’effet de premier passage intestinal peut baisser (moindre expression des enzymes) et l’activité de la P-glycoprotéine intestinale est réduite. Résultat : l’absorption peut être augmentée ou diminuée, selon les substrats.
Distribution. L’insuffisance rénale sévère associe hypoalbuminémie et compétition avec des toxines urémiques pour la fixation aux protéines plasmatiques. La fraction libre augmente donc pour les médicaments très liés (PA liposolubles), et le volume de distribution augmente. Pour les PA hydrosolubles, la modification est moindre.
⚠️ Une fraction libre augmentée ne veut pas dire concentration totale augmentée : c’est la fraction libre qui exerce l’effet pharmacologique. Un dosage « total » dans le sang peut être rassurant alors que la fraction libre est toxique. Pour les médicaments à marge étroite et très liés (AVK, phénytoïne), le suivi doit se lire à la lumière de l’albuminémie.
Métabolisme. L’insuffisance rénale sévère diminue l’activité des CYP450 et des enzymes de phase II (inhibition par les médiateurs de l’inflammation urémique), diminue le captage hépatique (compétition avec les toxines urémiques) et réduit l’élimination rénale des métabolites. D’où : effet de premier passage hépatique diminué, concentrations plasmatiques augmentées, demi-vie allongée.
Élimination rénale. C’est la modification la plus importante pour les médicaments à élimination rénale prépondérante : la filtration glomérulaire baisse en proportion de l’insuffisance, la sécrétion tubulaire est réduite (expression et activité des transporteurs OAT/OCT diminuées, compétition par les toxines urémiques). Résultat : concentrations plasmatiques augmentées, demi-vie allongée, accumulation, majoration du risque toxique si marge étroite.

Exemple cité par le cours : le Glecaprevir (anti-VHC), à élimination rénale minime, voit néanmoins sa posologie réduite d’autant plus que la clairance à la créatinine est basse — preuve que l’insuffisance rénale ne touche pas que les médicaments à élimination purement rénale.
3. Insuffisance hépatique sévère : effet de premier passage
Le foie métabolise la plupart des médicaments et en élimine certains par voie biliaire. Une insuffisance hépatique sévère diminue la clairance hépatique, expose au risque d’accumulation et peut altérer les quatre étapes ADME.
Absorption. En cas de cholestase (diminution ou arrêt de la sécrétion biliaire), la faible quantité de sels biliaires dans le tube digestif réduit l’absorption des médicaments liposolubles.
Distribution. La synthèse d’albumine chute (hypoalbuminémie), et des molécules endogènes comme la bilirubine entrent en compétition pour la fixation. Le Vd augmente pour les médicaments très liés (majoration de la fraction libre) et pour les hydrosolubles en cas d’ascite ou d’œdèmes.
Métabolisme. C’est le point capital. Clairance métabolique toujours diminuée, demi-vie allongée. Les médicaments à fort effet de premier passage hépatique subissent l’altération la plus marquée : Cmax, Cmin et ASC augmentent, la biodisponibilité augmente, la clairance totale baisse, la demi-vie s’allonge → risque toxique accru si marge étroite (certains inhibiteurs calciques, bêta-bloquants). Réduction de dose obligatoire.
4. Cinétique des CYP en fonction de la sévérité hépatique
Le cours détaille une hiérarchie fondamentale des CYP450 face à la fonction hépatique. Deux profils sont à retenir :
- CYP2C19 — activité altérée précocement, dès les stades légers d’atteinte hépatique.
- CYP3A4 (et CYP1A2) — activité diminuée proportionnellement à la sévérité de l’atteinte.
Les enzymes de phase II sont, elles, peu modifiées par l’insuffisance hépatique. Les conséquences pharmacocinétiques dépendent donc de quelle enzyme métabolise le médicament étudié.

Exemple : le Grazoprevir (anti-VHC métabolisé par le CYP3A4) voit ses concentrations très augmentées chez l’insuffisant hépatique modéré. Chez l’insuffisant hépatique sévère, la contre-indication devient la règle pour la plupart des molécules à métabolisme CYP3A4-dépendant.
La sévérité de l’insuffisance hépatique s’évalue en pratique par le score de Child-Pugh (A, B, C selon albuminémie, bilirubine, TP, ascite et encéphalopathie). La plupart des RCP fournissent une adaptation de dose spécifique selon Child-Pugh, notamment pour les inhibiteurs calciques, les statines et les antifongiques azolés.
5. Règles d’adaptation posologique
Trois règles se dégagent, communes aux deux insuffisances.
- Mesurer avant de prescrire. Estimation du DFG (Cockcroft, MDRD, CKD-EPI) pour le rein, bilan hépatique + Child-Pugh pour le foie.
- Adapter la posologie : soit en réduisant la dose unitaire, soit en allongeant l’intervalle entre les prises, selon la stratégie recommandée par le RCP.
- Surveiller — plus étroitement pour les médicaments à marge thérapeutique étroite (aminosides, vancomycine, digitaliques, AVK, immunosuppresseurs). Le suivi thérapeutique pharmacologique (STP, Leçon 3.3) peut être requis.
⚠️ Beaucoup d’étudiants réservent l’adaptation à l’insuffisance rénale. Or l’insuffisance hépatique sévère, souvent silencieuse en clinique, altère aussi profondément la PK — en particulier pour les molécules à fort effet de premier passage. La question à se poser : « quel organe élimine ce médicament ? »
🧠 À retenir absolument
- Clairance créatinine : > 90 = normale · 60-89 = légère · 30-59 = modérée · 15-29 = sévère · < 15 = terminale.
- IR sévère : Vd ↑ (PA très liés), clairance ↓, demi-vie ↑, accumulation → toxicité si marge étroite.
- IH sévère : clairance métabolique ↓ toujours, demi-vie ↑, biodisponibilité ↑ pour les médicaments à fort effet de premier passage.
- Hiérarchie CYP en IH : CYP2C19 précocement, CYP3A4/1A2 proportionnellement, phase II peu modifiée.
- Adaptation : mesurer le DFG (ou Child-Pugh), réduire la dose ou espacer les prises, surveiller (STP si marge étroite).
❓ Questions fréquentes
Pourquoi la créatininémie seule ne suffit-elle pas ?
Parce que la créatinine est produite par la masse musculaire. Une créatininémie « normale » chez une femme âgée mince ou un patient dénutri peut masquer une clairance très basse. Le calcul par Cockcroft-Gault, MDRD ou CKD-EPI intègre âge, sexe et poids : c’est lui qui guide la posologie.
Quelle différence entre insuffisance rénale et insuffisance hépatique en PK ?
L’IR affecte surtout l’élimination rénale des médicaments non métabolisés (aminosides, digoxine) et, secondairement, le métabolisme via les toxines urémiques. L’IH sévère affecte surtout le métabolisme et l’effet de premier passage. Le choix des médicaments et l’adaptation dépendent de la voie d’élimination principale.
Pourquoi le CYP2C19 est-il altéré avant le CYP3A4 dans l’atteinte hépatique ?
Le CYP2C19 semble plus sensible aux médiateurs inflammatoires et au stress oxydatif générés par la maladie chronique du foie ; son activité chute dès les stades légers. Le CYP3A4 et le CYP1A2 déclinent de manière plus progressive, en proportion de la sévérité, ce qui explique la conservation partielle du métabolisme des médicaments CYP3A4-dépendants jusqu’aux stades modérés.
Faut-il toujours diminuer la dose, ou parfois seulement espacer les prises ?
Les deux stratégies existent. On diminue la dose pour maintenir un Cmax non toxique (aminosides à administration unique quotidienne), on espace les prises pour laisser le temps à l’élimination (vancomycine chez l’IR). Le RCP indique la stratégie choisie et les seuils de clairance qui déclenchent l’adaptation.
Le suivi thérapeutique pharmacologique (STP), c’est quoi ?
C’est le dosage sanguin du médicament (ou d’un métabolite) pour ajuster individuellement la posologie. Il est indiqué pour les molécules à marge étroite, à forte variabilité PK, ou dans les populations à risque (insuffisance d’organe, sujets âgés, pédiatrie). Voir la Leçon 3.3 du même chapitre pour les modalités.
- Aminosides (gentamicine, amikacine) : élimination purement rénale, marge étroite. Adaptation obligatoire dès une clairance < 60 mL/min, STP recommandé.
- Vancomycine : élimination rénale, marge étroite → espacement des prises + STP (résiduelle 10-20 mg/L).
- Digoxine : PA hydrosoluble, éliminée rénalement, marge étroite → réduction de dose et STP.
- AVK (warfarine, fluindione) : très liés à l’albumine → attention hypoalbuminémie ; surveillance INR renforcée en IH.
- Statines : métabolisme CYP3A4 → doses réduites en IH sévère, préférer statines à conjugaison (pravastatine).
Ces règles ne dispensent jamais de consulter le RCP de la spécialité : la section 4.2 précise les seuils d’adaptation et la section 4.4 les mises en garde en cas d’insuffisance d’organe.
Enfin, la coexistence d’une insuffisance rénale ET hépatique (syndrome hépato-rénal, cirrhose évoluée) réunit les deux mécanismes : la clairance métabolique et la clairance rénale sont toutes deux effondrées. Dans ces situations, le choix des molécules doit privilégier celles qui sont peu métabolisées et peu éliminées par le rein (rares), sinon doser fréquemment. La décision thérapeutique se fait alors en équipe (spécialiste d’organe, pharmacien, réanimateur).
🚀 Pour aller plus loin
Pour poursuivre sur la génétique et les interactions médicamenteuses qui aggravent ces variabilités :
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.