Chapitre 7 — Pharmacocinétique quantitative · Topic 3 : Demi-vie et état d’équilibre · Leçon 3.3
Attendre 5 demi-vies pour atteindre l’équilibre est acceptable pour un antihypertenseur au long cours ; c’est inacceptable pour un antibiotique en réanimation ou un antiépileptique après une crise. La dose de charge permet d’atteindre immédiatement la concentration cible. Une fois installé, tout traitement à marge thérapeutique étroite doit être surveillé pour éviter les surdosages toxiques et les sous-dosages inefficaces : c’est le rôle du suivi thérapeutique pharmacologique (STP). Cette leçon relie enfin la pharmacocinétique à la pratique quotidienne.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- définir la dose de charge et écrire la formule DC = Vd × Css ;
- identifier les situations qui imposent une dose de charge (T½ long, urgence) ;
- définir la zone thérapeutique et distinguer index large vs étroit ;
- définir le suivi thérapeutique pharmacologique (STP) et ses objectifs ;
- énumérer les critères justifiant un STP et ses principales indications ;
- citer des exemples concrets (éfavirenz, immunosuppresseurs, antiépileptiques, aminosides, lithium).
🧭 Plan de la leçon
- La dose de charge : pourquoi et comment
- Dose d’entretien vs dose de charge
- Zone thérapeutique et index thérapeutique
- Suivi thérapeutique pharmacologique (STP) : définition et objectifs
- Critères d’un STP justifié et indications concrètes
1. La dose de charge : pourquoi et comment
Un patient présente un état de mal épileptique aux urgences. On administre par voie IV une dose de charge de phénytoïne (T½ ≈ 24 h) puis un relais par doses d’entretien. Sans dose de charge, atteindre la concentration antiépileptique efficace prendrait ~5 jours (5 T½) : intenable en réanimation neurologique. La dose de charge court-circuite l’attente et permet d’atteindre Css dès la première administration.
La dose de charge (DC, loading dose) est une dose initiale importante administrée en une fois, en général par voie IV rapide (bolus), pour atteindre d’emblée la concentration plasmatique cible. Elle s’ajoute au schéma d’entretien standard.
DC = Vd × Css
où :
- Vd = volume apparent de distribution (L) ;
- Css = concentration cible à l’équilibre (mg/L).
La formule est directement dérivée de Vd = Dose / C0 : pour atteindre C0 = Css, il faut injecter une dose égale à Vd × Css. Elle est indépendante de la clairance.
Une dose de charge ne se justifie que si :
- la demi-vie du médicament est longue : sinon l’équilibre est atteint spontanément assez vite pour être cliniquement acceptable ;
- et l’atteinte rapide de la concentration cible est indispensable (urgence, infection sévère, arythmie).
Exemples classiques : amiodarone (T½ ~ 30 j) : dose de charge orale ou IV de plusieurs grammes sur 8-10 jours puis relais par 200 mg/j ; digoxine (T½ ~ 40 h) en cas de trouble du rythme ; vancomycine ou colistine IV en réanimation.
2. Dose d’entretien vs dose de charge
Une fois la dose de charge donnée, on ne poursuit pas à la même posologie : on passe à des doses d’entretien plus faibles, calculées pour compenser la quantité éliminée entre deux prises :
À partir de Css = F·Dose/(τ·Cl), la dose d’entretien vaut :
Doseentretien = Css · τ · Cl / F
Elle dépend de la clairance (donc de la fonction rénale, hépatique) — au contraire de la dose de charge qui dépend du Vd.
| Dose de charge (DC) | Dose d’entretien | |
|---|---|---|
| Objectif | Atteindre immédiatement Css | Maintenir Css |
| Paramètre PK clé | Vd | Cl |
| Formule | DC = Vd × Css | D = Css · τ · Cl / F |
| Ajustement en insuff. rénale | Généralement inchangée (Vd stable) | Réduite (Cl abaissée) |
Ne pas confondre dose de charge et surdosage : la dose de charge est calculée pour atteindre exactement Css, pas au-delà. Elle est plus élevée qu’une dose d’entretien, mais reste dans la zone thérapeutique. Attention également : la dose de charge n’est utile que si la T½ est longue. Donner une dose de charge de paracétamol (T½ ~ 2 h) n’a aucun sens.
3. Zone thérapeutique et index thérapeutique
La zone thérapeutique (ou fenêtre thérapeutique) est l’intervalle de concentrations plasmatiques dans lequel la majorité des patients sont bien équilibrés : l’efficacité est probable et la toxicité reste rare.

- En dessous de la borne inférieure : risque d’inefficacité.
- Au-dessus de la borne supérieure : risque de toxicité.
Cette zone est le plus souvent définie sur la concentration résiduelle Cmin, mesurée juste avant la prise suivante, car c’est le plancher de la courbe et le repère le plus reproductible.

- Index thérapeutique large : seuil de toxicité très supérieur au seuil d’efficacité → fenêtre large, ajustement peu critique. Exemples : pénicilline, paracétamol aux doses usuelles.
- Index thérapeutique étroit : les deux seuils sont proches → une faible variation de concentration change tout. Exemples : digoxine, lithium, warfarine, phénytoïne, immunosuppresseurs (ciclosporine, tacrolimus), aminosides, théophylline. Ces médicaments justifient très souvent un STP.
Cas d’école du cours : l’éfavirenz (antirétroviral anti-VIH). Sa zone thérapeutique (12 h après la prise) est comprise entre 1000 et 4000 ng/mL. Cet intervalle correspond à une probabilité d’efficacité de seulement 70 à 85 % : pour obtenir 100 % d’efficacité, il faudrait des concentrations si élevées que la toxicité neurologique deviendrait inacceptable.

4. Suivi thérapeutique pharmacologique (STP) : définition et objectifs
Le suivi thérapeutique pharmacologique (STP) est l’ajustement du schéma thérapeutique (dose unitaire, rythme des administrations) à partir de la mesure de la concentration plasmatique du médicament chez le patient.
- Diminuer le taux d’échec thérapeutique (doses insuffisantes, interactions, défaut d’observance, variabilité inter-individuelle).
- Diminuer la fréquence des effets indésirables toxiques (doses trop importantes, interactions, saturation d’une voie d’élimination).
Le STP se justifie parce qu’il existe une relation concentration/effet meilleure que la relation dose/effet. Une même dose donnée à deux patients ne donne pas les mêmes concentrations plasmatiques ni les mêmes effets.
Le STP ne concerne pas les médicaments pour lesquels :
- il existe une bonne relation dose/effet (grande majorité des médicaments) ;
- l’effet peut être évalué directement par un critère clinique ou biologique : glycémie pour les antidiabétiques, pression artérielle pour les antihypertenseurs, INR pour la warfarine.
5. Critères d’un STP justifié et indications concrètes
- La relation concentration/effet est meilleure que la relation dose/effet.
- L’optimisation du traitement ne peut se faire sur la seule observation clinique (ex. : traitement prophylactique, prévention d’un rejet de greffe).
- La pharmacocinétique présente une variabilité inter-individuelle importante.
- Le médicament présente une zone thérapeutique étroite.
- La pharmacocinétique peut varier fortement en lien avec :
- d’autres médicaments associés (inducteurs, inhibiteurs enzymatiques) ;
- des modifications physiologiques (âge, poids, grossesse) ;
- des modifications pathologiques (insuffisance rénale, hépatique).
Les indications principales du STP sont doubles :
- signes toxiques associés à un surdosage ;
- inefficacité thérapeutique liée à un sous-dosage.

| Classe thérapeutique | Exemples | Pourquoi un STP ? |
|---|---|---|
| Immunosuppresseurs | Ciclosporine, tacrolimus, sirolimus | Marge étroite, rejet vs toxicité rénale |
| Antiépileptiques | Phénytoïne, carbamazépine, acide valproïque | Marge étroite, cinétique non linéaire (phénytoïne) |
| Antibiotiques | Aminosides (gentamicine, amikacine), vancomycine | Ototoxicité, néphrotoxicité, efficacité concentration-dépendante |
| Antirétroviraux | Éfavirenz, lopinavir/ritonavir | Interactions CYP450, tolérance neurologique |
| Régulateurs de l’humeur | Lithium | Marge très étroite, toxicité neuro-rénale |
| Cardiotropes | Digoxine, amiodarone | Marge étroite, sujet âgé, insuffisance rénale |
| Bronchodilatateurs | Théophylline | Marge étroite, interactions |
Un dosage isolé n’a de sens qu’associé à trois informations : (1) délai depuis la dernière prise (résiduelle ou pic ?) ; (2) schéma posologique (dose, τ, ancienneté du traitement) ; (3) date de la dernière modification (l’équilibre n’est atteint qu’après 5 T½). Un dosage « bas » pris à H+1 d’une prise ou à J+2 après un changement de dose ne permet aucune conclusion.
En pratique, l’ajustement se fait selon la règle des trois proportionnalités : en cinétique linéaire, si la concentration mesurée vaut x % de la cible, il faut ajuster la dose de x % pour atteindre la cible (à condition que Cl reste stable et que le nouvel équilibre soit attendu 5 T½ plus tard).
🧠 À retenir absolument
- Dose de charge (DC) = Vd × Css : dose initiale importante (bolus IV souvent) pour atteindre immédiatement Css, utile si T½ longue et urgence.
- Dose d’entretien = Css · τ · Cl / F : compense l’élimination. Réduite en insuffisance rénale/hépatique ; la dose de charge, elle, est peu modifiée.
- Zone (ou fenêtre) thérapeutique = intervalle de concentrations efficaces sans toxicité. Souvent définie sur la Cmin.
- Index thérapeutique étroit (digoxine, lithium, warfarine, phénytoïne, ciclosporine, aminosides, théophylline) → surveillance rapprochée, STP fréquent.
- STP = ajustement du schéma à partir de la mesure de la concentration plasmatique ; deux buts : réduire les échecs, réduire les effets toxiques.
- STP justifié si : relation conc/effet meilleure que dose/effet, effet non observable directement, variabilité inter-individuelle, marge étroite, PK sensible aux interactions/état physiopathologique.
- Deux indications concrètes : signes de surdosage / signes d’inefficacité.
- Exemple canonique : éfavirenz, fenêtre 1000-4000 ng/mL à H+12, 70-85 % d’efficacité seulement (compromis avec la toxicité).
❓ Questions fréquentes
Pourquoi la dose de charge dépend-elle de Vd et pas de la clairance ?
Parce que le rôle de la dose de charge est de remplir le volume de distribution jusqu’à la concentration Css : c’est un problème de quantité initiale, pas de vitesse d’épuration. La formule vient directement de la définition du volume apparent : Vd = Dose / C0, donc pour C0 = Css, DC = Vd × Css. La clairance intervient ensuite, pour la dose d’entretien qui compensera l’élimination.
Pourquoi ne fait-on pas systématiquement une dose de charge ?
Parce que la dose de charge concentre la totalité de la dose nécessaire à l’atteinte de Css en un très court intervalle. Pour un médicament à marge étroite, elle expose transitoirement à des pics élevés potentiellement toxiques (bradycardie sévère à l’injection rapide de digoxine, hypotension à la vancomycine). On ne la donne que si l’urgence clinique le justifie et si l’accès veineux permet une injection lente contrôlée.
Pourquoi le STP se fait-il sur la concentration résiduelle ?
La Cmin est le point de la courbe le plus reproductible (juste avant la prise, indépendamment de la vitesse d’absorption) et le plus corrélé aux événements d’inefficacité ou de toxicité résiduelle chronique. Pour quelques classes (aminosides), on dose en plus le pic pour évaluer l’efficacité concentration-dépendante : dans ce cas on parle de dosage combiné pic + résiduelle.
Combien de temps attendre entre une modification de dose et un nouveau dosage ?
Environ 5 T½ : doser avant est inutile puisque le nouvel équilibre n’est pas atteint. Pour un antiépileptique à T½ de 24 h, on attend 5 jours ; pour la lévothyroxine (T½ ~ 7 j), on attend ~6 semaines ; pour l’amiodarone (T½ ~ 30-60 j), on attend plusieurs mois. C’est aussi ce délai qu’il faut avant d’affirmer un échec ou un surdosage lié à un traitement récemment introduit.
Pourquoi la zone thérapeutique de l’éfavirenz n’assure-t-elle que 70-85 % d’efficacité ?
Parce que la relation concentration-effet est probabiliste, pas déterministe. Pour atteindre 100 % d’efficacité, il faudrait des concentrations si élevées que la toxicité neurologique (troubles du sommeil, cauchemars, sensations vertigineuses) deviendrait inacceptable. La borne supérieure de la fenêtre est un compromis entre efficacité (maximiser la charge virale contrôlée) et tolérance (éviter d’aggraver la vie du patient). Ce compromis explique pourquoi le STP est un outil d’aide, pas une garantie.
🚀 Pour aller plus loin
Pour reprendre l’état d’équilibre en amont, puis élargir aux règles de prescription et à la variabilité individuelle :
- Leçon 3.2 — Doses répétées et état d’équilibre (Css) : bases sur lesquelles se construisent la dose de charge et la dose d’entretien
- Chapitre 4 — Règles de prescription et rapport bénéfice/risque : bon usage et cadre réglementaire dans lequel s’inscrit le STP
- Chapitre 8 — Variabilité de la réponse aux médicaments : interactions, insuffisance rénale, pharmacogénétique et STP en pratique
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.