Chapitre 7 — Pharmacocinétique quantitative · Topic 3 : Demi-vie et état d’équilibre · Leçon 3.1
Après une injection IV unique, la concentration plasmatique d’un médicament décroît de manière exponentielle. Cette décroissance est décrite par la demi-vie d’élimination (T½), paramètre clef qui répond à la question : « au bout de combien de temps la concentration est-elle divisée par deux ? ». Elle conditionne le rythme des prises, le délai avant état d’équilibre et la durée pour laquelle le médicament est complètement éliminé après arrêt. Sa maîtrise est la première étape de tout schéma posologique.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- définir la demi-vie d’élimination et la relier à la constante d’élimination ke ;
- écrire l’équation d’une cinétique d’ordre 1 et sa transformation semi-logarithmique ;
- appliquer la règle des 5 demi-vies (élimination totale, atteinte de l’état d’équilibre) ;
- relier T½ à la clairance totale et au volume de distribution ;
- identifier ce que la demi-vie ne dit pas (concentration efficace, durée d’effet) ;
- anticiper les facteurs qui modifient T½ (insuffisance rénale, hépatique, interactions).
🧭 Plan de la leçon
- Définition de la demi-vie d’élimination
- Cinétique d’ordre 1 et équation exponentielle
- La règle des 5 demi-vies
- Relation T½ — clairance — volume de distribution
- Ce que la demi-vie ne dit pas ; facteurs de variation
1. Définition de la demi-vie d’élimination
Une infirmière demande : « combien de temps pour que ce médicament soit sorti de l’organisme du patient ? » Réponse standard : environ 5 demi-vies. Cette règle simple (~3 % du produit restant) est utilisée quotidiennement en toxicologie, avant une anesthésie, avant de mettre en place une période de wash-out dans un essai clinique, ou pour décider quand changer de traitement. La demi-vie est le paramètre le plus universellement cité en pharmacocinétique clinique.
La demi-vie d’élimination (T½, en anglais half-life) est le temps nécessaire pour que la concentration plasmatique (ou sanguine) d’un médicament diminue de moitié, dans la phase d’élimination. Elle se mesure en unités de temps, généralement en heures, parfois en minutes (fentanyl IV, ~3 min de demi-vie de distribution) ou en semaines (amiodarone, ~30 à 60 jours).
La demi-vie évalue la vitesse d’élimination : plus elle est courte, plus le médicament disparaît vite. Elle est caractéristique :
- du médicament lui-même (structure chimique, voies d’élimination) ;
- de l’organisme qui le reçoit (fonction rénale, hépatique, âge, génétique).

Sur une courbe C = f(t) après injection IV, on lit facilement T½ : on repère la concentration initiale C0, on cherche le temps auquel la concentration vaut C0/2. Deux demi-vies successives divisent la concentration par 4, trois demi-vies par 8, etc.
2. Cinétique d’ordre 1 et équation exponentielle
Dans la très grande majorité des cas (aux doses thérapeutiques usuelles), la cinétique d’élimination est dite d’ordre 1 ou linéaire : la vitesse d’élimination est proportionnelle à la concentration plasmatique. Plus il y a de médicament, plus vite il est éliminé.
Après administration IV, en modèle mono-compartimental :
C(t) = C0 · e−ke · t
Par passage au logarithme népérien (transformation semi-logarithmique) :
ln C(t) = ln C0 − ke · t
La courbe C = f(t) est exponentielle décroissante. En coordonnées semi-logarithmiques (ln C en ordonnée), elle devient une droite de pente −ke.

Le paramètre ke (parfois noté k ou λz) est la constante de vitesse d’élimination, exprimée en h−1. Elle se relie directement à la demi-vie :
T½ = ln 2 / ke ≈ 0,693 / ke
Cette égalité est démontrée en écrivant C(T½) = C0/2 dans l’équation exponentielle : on obtient e−ke·T½ = 1/2, soit ke·T½ = ln 2.
Une conséquence essentielle de la cinétique d’ordre 1 : en doublant la dose, on double la concentration initiale C0 (et l’ASC, et Cmax), mais on ne modifie pas la demi-vie : les deux courbes obtenues sont parallèles en représentation semi-logarithmique et ont la même pente.

Quelques médicaments présentent une cinétique non linéaire (dite d’ordre 0 ou de type Michaelis-Menten) lorsque leurs voies d’élimination sont saturables. Exemples : phénytoïne, éthanol, aspirine à forte dose. Dans ce cas, une petite augmentation de dose peut provoquer une augmentation disproportionnée des concentrations et de la demi-vie : gare aux surdosages inattendus quand on augmente la posologie.
3. La règle des 5 demi-vies
C’est la règle pharmacocinétique la plus utile en clinique. Elle découle directement de la décroissance exponentielle :

| Nombre de T½ | Fraction restante | Fraction éliminée |
|---|---|---|
| 1 | 50 % | 50 % |
| 2 | 25 % | 75 % |
| 3 | 12,5 % | 87,5 % |
| 4 | 6,25 % | 93,75 % |
| 5 | ≈ 3,12 % | ≈ 97 % |
| 7 | < 1 % | > 99 % |
- Après arrêt du traitement : au bout de 5 T½, le médicament est pratiquement totalement éliminé (~97 % éliminé, ~3 % restant). C’est la donnée à connaître en cas d’intoxication.
- À la mise sous traitement (doses répétées ou perfusion) : au bout de 5 T½, on atteint l’état d’équilibre des concentrations plasmatiques (Css). Ce point est traité dans la leçon suivante.
Exemples concrets :
- Paracétamol : T½ ≈ 2 h → élimination complète en ~10 h ;
- Warfarine : T½ ≈ 36 h → élimination complète en ~7 jours ;
- Amiodarone : T½ ≈ 40 jours → élimination complète en ~7 à 8 mois après arrêt.
4. Relation T½ — clairance — volume de distribution
La demi-vie n’est pas un paramètre primaire : c’est une résultante de deux paramètres indépendants, la clairance totale (capacité d’épuration) et le volume de distribution (répartition du PA dans l’organisme).
T½ = 0,693 × Vd / Cl
car Cl = Vd · ke.
Conséquences :
- à clairance constante, si Vd augmente (obésité, œdèmes) → T½ augmente ;
- à Vd constant, si Cl diminue (insuffisance rénale, hépatique) → T½ augmente aussi.
Un allongement de la demi-vie ne dit donc pas par lui-même s’il est dû à une diffusion tissulaire accrue ou à un défaut d’épuration. Pour trancher, il faut mesurer séparément Vd et Cl. Le prescripteur qui adapte une posologie s’appuie surtout sur la clairance (rénale calculée par Cockcroft ou CKD-EPI) plutôt que sur la demi-vie affichée dans le RCP.
- la concentration plasmatique ;
- la dose administrée ;
- la voie d’administration (sauf formes à libération prolongée — LP — qui allongent la demi-vie apparente).
5. Ce que la demi-vie ne dit pas ; facteurs de variation
- T½ n’est pas le temps au bout duquel l’effet diminue de moitié (l’effet peut persister via une liaison réceptorielle irréversible ou disparaître avant que la concentration soit divisée par deux, si un seuil d’efficacité est franchi).
- T½ ne permet pas de dire au bout de combien de temps une concentration efficace sera atteinte ni combien de temps elle sera conservée. Cela dépend de la concentration minimale efficace et de la dose administrée.
- T½ ne remplace pas la surveillance clinique : c’est un repère, pas une garantie.
Les facteurs de variation de la demi-vie sont ceux qui font varier Vd ou Cl :
| Facteur | Mécanisme | Effet sur T½ |
|---|---|---|
| Insuffisance rénale | ↓ Clrénale | ↑ (parfois × 5 à 10) |
| Insuffisance hépatique | ↓ Clhépatique | ↑ |
| Âge avancé | ↓ Cl (rénale physiologique) | ↑ |
| Inhibiteurs enzymatiques (CYP450) | ↓ Clmétabolique | ↑ |
| Inducteurs enzymatiques | ↑ Clmétabolique | ↓ |
| Obésité (médicaments liposolubles) | ↑ Vd | ↑ |
| Génétique (métaboliseurs lents) | ↓ Clmétabolique | ↑ |
Ces variations sont particulièrement importantes pour les médicaments à marge thérapeutique étroite (digoxine, warfarine, lithium, immunosuppresseurs) : la moindre modification de T½ déplace vite les concentrations hors de la zone thérapeutique. Elles justifient dans certains cas un suivi thérapeutique pharmacologique (voir Leçon 3.3).
🧠 À retenir absolument
- T½ = temps pour que la concentration plasmatique soit divisée par 2 dans la phase d’élimination.
- Cinétique d’ordre 1 (linéaire, cas usuel) : C(t) = C0·e−ke·t, courbe exponentielle qui devient une droite en semi-log.
- T½ = 0,693 / ke = 0,693 × Vd / Cl : paramètre composite résultant de Vd et Cl.
- Règle des 5 demi-vies = ~97 % éliminé après arrêt / état d’équilibre atteint en doses répétées.
- À dose double : C0 et ASC doublent, mais T½ ne change pas (courbes parallèles en semi-log).
- T½ NE DIT PAS la durée d’effet ni le temps pour atteindre une concentration efficace.
- Facteurs d’allongement : insuffisance rénale, hépatique, âge, obésité, inhibiteurs enzymatiques. Facteur de raccourcissement : inducteurs enzymatiques.
- Cinétique non linéaire possible (phénytoïne, éthanol, aspirine à forte dose) → surdosage inattendu.
❓ Questions fréquentes
Pourquoi ln 2 apparaît-il dans la formule T½ = 0,693/ke ?
Parce qu’on cherche le temps t pour lequel C(t) = C0/2. En écrivant C0·e−ke·T½ = C0/2, on simplifie par C0, on passe au logarithme des deux côtés, et il reste −ke·T½ = ln(1/2) = −ln 2. Donc T½ = ln 2 / ke, avec ln 2 ≈ 0,693.
Pourquoi arrête-t-on à « 5 demi-vies » et pas à 4 ou 6 ?
Après 5 T½, il reste (1/2)5 = 1/32 ≈ 3 % du produit : cliniquement négligeable. C’est un compromis : 4 T½ laisse encore 6 %, ce que certains schémas considèrent trop, et 7 T½ descend sous 1 % mais rallonge l’attente. La règle des 5 est un consensus historique de la pharmacologie clinique ; certains auteurs préfèrent 4 pour l’atteinte de Css (« plateau à 94 % »).
Un patient a-t-il exactement la même demi-vie qu’un autre pour un même médicament ?
Non. La demi-vie dépend de l’organisme : la clairance et le volume de distribution varient d’un individu à l’autre selon l’âge, le poids, la masse musculaire, la fonction rénale et hépatique, la génétique (métaboliseurs lents/rapides), les traitements associés. Les valeurs affichées dans le RCP sont des moyennes chez le volontaire sain ; en pratique, chaque patient a « sa » T½.
Que se passe-t-il si la cinétique n’est pas d’ordre 1 ?
Pour quelques médicaments à voie d’élimination saturable (phénytoïne, éthanol, salicylés à forte dose), la vitesse d’élimination devient constante (ordre 0) quand la voie saturée est « pleine ». La demi-vie n’est alors plus indépendante de la dose : augmenter la dose de 25 % peut multiplier la concentration à l’équilibre par 3. C’est le mécanisme d’accidents graves en épileptologie (phénytoïne).
Une forme à libération prolongée change-t-elle la vraie demi-vie ?
Non pour la demi-vie intrinsèque du principe actif (mêmes ke, Cl, Vd). Oui pour la demi-vie apparente mesurée sur la courbe de concentration : la libération lente maintient la concentration plasmatique plus longtemps, ce qui simule une T½ allongée. C’est un artefact d’absorption, pas d’élimination. À l’arrêt d’une forme LP, l’élimination reprend une pente proche de la T½ réelle une fois l’absorption terminée.
🚀 Pour aller plus loin
Pour enchaîner sur les administrations répétées et voir les paramètres qui font varier T½ chez le patient réel :
- Leçon 3.2 — Doses répétées et état d’équilibre (Css) : perfusion continue, doses orales répétées, atteinte du plateau en 5 T½
- Chapitre 6 — Formes galéniques, voies d’administration et PK descriptive : l’élimination rénale, hépatique et biliaire qui alimente la clairance totale
- Chapitre 8 — Variabilité de la réponse aux médicaments : insuffisance rénale, insuffisance hépatique, âge, pharmacogénétique
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.