Chapitre 1 — Le médicament : définition, histoire et régulation · Topic 2 : Histoire de la pharmacologie · Leçon 2.2
Le XIXe siècle fait basculer la pharmacologie : on cesse d’utiliser des extraits pour isoler des molécules pures. Le XXe siècle ajoute la biologie moléculaire et surtout la régulation. Cette leçon retrace ces deux dernières phases et introduit deux outils méthodologiques nés à cette période : l’essai en double aveugle et la vigilance face aux corrélations trompeuses.
La quasi-totalité des médicaments prescrits aujourd’hui — de l’aspirine aux anticorps monoclonaux — est issue des phases chimique et biologique. Comprendre leurs ruptures (isolement, synthèse, régulation post-thalidomide) est indispensable pour saisir le sens des règles actuelles d’AMM et de pharmacovigilance.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- identifier les principes actifs isolés au XIXe siècle et les molécules synthétisées qui en dérivent ;
- expliquer le rôle de Rudolf Bucheim dans la naissance de la pharmacologie comme science indépendante ;
- raconter l’affaire du thalidomide et son impact sur la régulation (amendement Kefauver-Harris) ;
- décrire un essai en double aveugle et comprendre pourquoi il est le standard de preuve ;
- distinguer corrélation et causalité et repérer les corrélations fallacieuses.
🧭 Plan de la leçon
- Phase chimique — le XIXe siècle isole et synthétise
- Phase biologique — le XXe siècle diversifie et régule
- Naissance de la méthode moderne — essai en double aveugle et pièges d’interprétation
1. Phase chimique — le XIXe siècle isole et synthétise
1.1 Isolement des principes actifs
Grâce aux progrès de la chimie, on ne prescrit plus des extraits totaux mais des molécules pures. Les grandes molécules isolées au XIXe siècle sont d’origine végétale :
- Morphine (analgésique, isolée du pavot)
- Strychnine (poison utilisé à faibles doses en pharmacologie)
- Quinine (antipaludique, isolée du quinquina par Pelletier et Caventou)
- Acide salicylique (extrait du saule, antipyrétique et antalgique)
- Codéine (analgésique, dérivée du pavot)
- Digitoxine (cardiotonique, isolée de la digitale de Withering)
- Alcaloïdes de l’ergot de seigle (utérotoniques, vasoconstricteurs)
En parallèle, une pharmacodynamie « chimique » se développe en Allemagne : on relie pour la première fois la structure des molécules à leurs effets.
1.2 Premières synthèses chimiques
Le XIXe siècle voit aussi la synthèse de composés encore utilisés aujourd’hui :
- Aspirine (acide acétylsalicylique) — moins toxique que l’acide salicylique naturel dont elle dérive ;
- Anesthésiques (éthers, chloroforme…) — permettent des progrès considérables en chirurgie.
Rudolf Bucheim (1820-1879), médecin allemand, crée la pharmacologie en tant que science indépendante. C’est lui qui installe le premier laboratoire universitaire dédié à l’étude systématique des médicaments (Dorpat, actuel Tartu en Estonie).
Complément hors cours. L’acide acétylsalicylique a été synthétisé de manière stable et utilisable par Felix Hoffmann chez Bayer en 1897. Le nom « aspirine » vient de a (acétyl) + spir (Spirée, plante contenant naturellement de l’acide salicylique) + in (suffixe pharmaceutique). C’est encore l’un des médicaments les plus vendus au monde (source : ANSM).
2. Phase biologique — le XXe siècle diversifie et régule
2.1 Explosion des classes thérapeutiques
Le XXe siècle est celui des progrès majeurs en biologie. En découlent de nombreuses classes de médicaments encore utilisées aujourd’hui :
- Antihistaminiques (allergies) ;
- Antipsychotiques (schizophrénie) ;
- Sulfamides (premiers antibactériens de synthèse) ;
- Contraceptifs hormonaux ;
- Insulines (diabète).
Un exemple emblématique du cours illustre la pharmacomodulation : à partir de la phénothiazine (colorant synthétisé en 1883), on développe la prométhazine (antihistaminique, 1947), puis, en modifiant la structure, la chlorpromazine (antipsychotique majeur, spectaculairement efficace chez 38 patients psychotiques testés par Delay et Deniker à Sainte-Anne). En 1957, le remplacement de 3 atomes transforme la chlorpromazine en imipramine, un antidépresseur encore utilisé aujourd’hui.

Les grandes classes thérapeutiques du XXe siècle ne sont pas nées d’un raisonnement mécanistique. Beaucoup ont été découvertes par hasard, par erreur rectifiée ou par observation clinique (chlorpromazine, pénicilline). La démarche rationnelle (design à partir d’une cible) ne se généralise qu’à la fin du XXe siècle avec la biologie moléculaire.
2.2 L’affaire du thalidomide et l’amendement Kefauver-Harris
Le thalidomide, développé dans les années 50 comme antinauséeux, a été administré sans preuve de sécurité chez des femmes enceintes. Il a été retiré du marché après la découverte de ses effets tératogènes (générateur de malformations congénitales, « bébés phoques »).
À la suite de cette affaire, l’amendement Kefauver-Harris (États-Unis, 1962) impose qu’un médicament apporte des preuves de son efficacité ET de sa sécurité avant d’être commercialisé. C’est l’ancêtre de l’AMM moderne.
Le thalidomide a été recommercialisé plus tard pour le traitement des myélomes multiples (cancer), sous réserve d’une contraception et d’un test de grossesse mensuel vérifié par le pharmacien : exemple typique de gestion du rapport bénéfice/risque.
L’obligation de preuve d’efficacité et de sécurité ne s’applique pas à tous les produits vendus : la phytothérapie, les compléments alimentaires et certaines « médecines alternatives » y échappent, alors qu’ils sont pourtant accessibles à une méthodologie d’évaluation scientifique.
3. Naissance de la méthode moderne — essai en double aveugle et pièges d’interprétation
3.1 L’essai contrôlé randomisé en double aveugle
La rupture méthodologique du XXe siècle, c’est l’essai contrôlé randomisé (RCT). Sa forme la plus rigoureuse est l’essai en double aveugle :
- Contrôlé : le nouveau médicament est comparé à un placebo ou au traitement de référence ;
- Randomisé : l’attribution du traitement (nouveau vs placebo) est aléatoire ;
- Double aveugle : ni le patient, ni le médecin ne savent qui reçoit quoi.

Ce dispositif neutralise deux biais majeurs : l’effet placebo (« je plairai » en latin — effet du produit inerte agissant par mécanismes psychologiques et physiologiques) et l’effet nocebo (« je nuirai » — effet néfaste lié à la prise d’une substance inerte).
Toutes les études ne se valent pas. Les méta-analyses et les essais comparatifs randomisés de forte puissance (> 200 patients, parfois > 10 000) constituent le haut niveau de preuve (grade A). Les études rétrospectives et les séries de cas sont classées grade C.
3.2 Corrélation n’est pas causalité
Le second acquis méthodologique : distinguer corrélation et causalité. Une association statistique entre deux variables ne prouve pas qu’il existe un lien de cause à effet.
Exemple du cours : la consommation de café est corrélée au cancer du poumon… parce que les fumeurs consomment plus de café que les non-fumeurs. Le facteur causal est le tabac, pas le café.

La courbe du nombre de sorties de films Disney suit celle des vols de véhicules à moteur : deux variables qui montent et descendent ensemble sur une décennie, sans aucun lien causal. Ce type de graphique doit alerter : c’est une stratégie marketing courante à laquelle il faut résister.
Complément hors cours. Les critères de Bradford Hill (1965) sont un guide classique pour évaluer si une association statistique peut être considérée comme causale : force de l’association, cohérence, spécificité, séquence temporelle, gradient dose-réponse, plausibilité biologique, expérimentation. Aucun critère isolé ne suffit ; c’est leur convergence qui compte. Référence disponible via NCBI/PubMed.
🧠 À retenir absolument
- XIXe siècle : isolement des principes actifs (morphine, quinine, digitoxine…) et synthèse (aspirine, anesthésiques). Bucheim fonde la pharmacologie comme science indépendante.
- XXe siècle : antihistaminiques, antipsychotiques, sulfamides, contraceptifs, insulines. Exemple emblématique : phénothiazine → chlorpromazine → imipramine (pharmacomodulation).
- Affaire du thalidomide → amendement Kefauver-Harris (1962) : preuve d’efficacité ET de sécurité obligatoire.
- Essai en double aveugle : contrôlé + randomisé + patient et médecin en aveugle. Neutralise effets placebo/nocebo.
- Haut niveau de preuve (grade A) : méta-analyse et RCT de forte puissance.
- Corrélation ≠ causalité (café/cancer via tabac ; Disney/vols).
❓ Questions fréquentes
Pourquoi l’aspirine est-elle moins toxique que l’acide salicylique naturel ?
L’acide salicylique naturel est très irritant pour la muqueuse gastrique. Son acétylation (transformation en acide acétylsalicylique, l’aspirine) réduit cette agressivité tout en conservant l’activité antalgique et anti-inflammatoire. C’est un cas d’école de pharmacomodulation : on modifie légèrement une molécule active pour améliorer son profil de tolérance.
Le thalidomide est-il définitivement interdit ?
Non. Après son retrait dans les années 60 en raison des malformations congénitales, il a été recommercialisé pour le traitement des myélomes multiples et de la lèpre. Sa prescription est aujourd’hui strictement encadrée : contraception obligatoire, test de grossesse mensuel vérifié par le pharmacien. C’est un exemple frappant que le rapport bénéfice/risque dépend du contexte (indication, population, alternatives disponibles).
Pourquoi le double aveugle est-il si important ?
Parce que la connaissance du traitement biaise à la fois l’attente du patient (effet placebo/nocebo) et l’évaluation du médecin (biais d’observation). Le double aveugle est le seul dispositif qui neutralise ces deux biais simultanément. Il permet d’attribuer la différence observée entre les deux bras uniquement à l’effet propre du médicament — pas à la croyance.
Comment reconnaître une corrélation fallacieuse ?
Trois indices : (1) absence de plausibilité biologique (pourquoi la variable A causerait-elle B ?) ; (2) existence probable d’un facteur de confusion (comme le tabac dans le couple café/cancer) ; (3) absence de reproduction dans une étude expérimentale contrôlée. Si aucun mécanisme causal plausible n’est proposé et qu’aucun essai contrôlé ne confirme, on reste dans la corrélation.
Quelle est la place de la phase biologique aujourd’hui ?
Elle est dominante. Depuis la fin du XXe siècle, les biomédicaments (anticorps monoclonaux, insulines recombinantes, EPO, thérapies cellulaires et géniques) représentent une part croissante des nouvelles AMM, en particulier en cancérologie et en maladies auto-immunes. La phase biologique a aussi imposé de nouvelles exigences réglementaires, comme la procédure centralisée obligatoire pour les biomédicaments à l’échelle européenne (EMA).
🚀 Pour aller plus loin
La méthode moderne et la régulation issues de cette phase sont détaillées dans les chapitres suivants :
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.