Chapitre 1 — Le médicament : définition, histoire et régulation · Topic 1 : Définitions fondamentales · Leçon 1.1
La pharmacologie moderne repose sur une définition juridique du médicament, précise au mot près. Cette définition détermine ce qui doit — ou non — passer par une autorisation de mise sur le marché (AMM), par une pharmacie et par le circuit de contrôle de l’ANSM. Cette leçon pose ce socle légal, explique pourquoi la formule « présenté comme » est décisive, et présente les grandes catégories de médicaments et leurs modes d’administration.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- énoncer la définition légale du médicament (article L.5111-1) et ses cinq parties ;
- définir la pharmacologie et la pharmacopée ;
- distinguer médicament par fonction et médicament par présentation ;
- reconnaître les grandes voies d’administration et leur incidence sur le délai d’action et le caractère invasif ;
- expliquer pourquoi un produit « présenté comme » ayant des propriétés curatives est juridiquement un médicament, même sans AMM.
🧭 Plan de la leçon
- Pourquoi une définition rigoureuse du médicament ?
- Médicament, pharmacologie, pharmacopée : les trois définitions fondatrices
- Le cadre législatif : article L.5111-1 en cinq parties
- Médicament par fonction, médicament par présentation
- Voies d’administration : délai d’action et caractère invasif
1. Pourquoi une définition rigoureuse du médicament ?
Un patient achète en supermarché un complément alimentaire vanté comme « anti-cholestérol ». Il rentre chez lui, arrête ses statines — et son LDL-cholestérol double en trois mois. Question : ce complément, en droit, est-il un médicament ? S’il « prétend » soigner le cholestérol, oui. Il devrait alors respecter l’AMM, la pharmacovigilance et la traçabilité. C’est tout le sens de la définition légale.
Le médicament respecte l’un des principes fondamentaux de la médecine, « primum non nocere » (d’abord, ne pas nuire). En pratique, il doit apporter trois garanties :
- faire preuve de son efficacité, au moins supérieure aux risques encourus ;
- une fabrication contrôlée pour atteindre un très haut niveau de qualité (BPF — bonnes pratiques de fabrication) ;
- une traçabilité de toutes les opérations, de la matière première à la mise à disposition du patient.
C’est pour garantir ces trois exigences que le législateur a défini le médicament de façon extensive : dès qu’un produit prétend soigner ou prévenir une maladie, il tombe sous ce régime, quelles que soient sa forme ou son origine.
2. Médicament, pharmacologie, pharmacopée : les trois définitions fondatrices
Médicament : du latin medicamentum, « remède ». Aujourd’hui, la définition est juridique — nous la détaillons ci-dessous.
Pharmacologie : du grec ancien pharmakon (« remède, poison ») et -logia (« étude de »). C’est l’ensemble des connaissances relatives à la découverte, à l’étude et à l’utilisation des médicaments. Elle couvre donc à la fois la recherche fondamentale (mécanismes moléculaires), la recherche clinique (essais chez l’Homme) et l’usage prescriptionnel.
Pharmacopée : ouvrage qui référence et définit les critères de pureté des matières premières ou des préparations entrant dans la fabrication des médicaments. En France, la Pharmacopée française et la Pharmacopée européenne ont valeur réglementaire : leurs monographies sont opposables aux fabricants.
Le mot pharmakon signifie à la fois remède et poison : c’est la dose qui fait la différence. Cette ambivalence, formulée par Paracelse au XVIᵉ siècle, fonde toute la toxicologie moderne.
3. Le cadre législatif : article L.5111-1 en cinq parties
La définition explicite du médicament figure dans l’article L.5111-1 du Code de la santé publique (dernière révision 2022). Elle se lit en cinq parties.
Partie 1 — Le cœur de la définition :
« On entend par médicament à usage humain toute substance ou composition présentée comme possédant des propriétés curatives ou préventives à l’égard des maladies humaines, ainsi que toute substance ou composition pouvant être utilisée chez l’homme ou pouvant lui être administrée, en vue d’établir un diagnostic médical ou de restaurer, corriger ou modifier ses fonctions physiologiques en exerçant une action pharmacologique, immunologique ou métabolique. »
Deux notions décisives :
- Le « présenté comme » — même sans propriétés démontrées, un produit qui prétend soigner devient un médicament ;
- Le diagnostic compte aussi : un produit de contraste iodé pour scanner est un médicament, car il peut avoir des effets indésirables.
Partie 2 — Sont notamment considérés comme médicaments les produits diététiques à usage thérapeutique (fer, acide folique à doses thérapeutiques) et les repas d’épreuve (75 g de saccharose pour test d’hyperglycémie provoquée).
Partie 3 — Ne sont pas considérés comme médicaments : les produits de désinfection des locaux et ceux utilisés pour la prothèse dentaire.
Partie 4 — Le médicament vétérinaire obéit à la même définition (article L.5141-2) : qu’il soit destiné à l’Homme ou à l’animal, la substance conserve son statut.
Partie 5 — La règle de l’ambiguïté : « Lorsqu’un produit est susceptible de répondre à la fois à la définition du médicament et à celle d’autres catégories de produits, il est, en cas de doute, considéré comme un médicament. » Le principe de précaution s’applique donc à la qualification elle-même.
Le statut de médicament n’est pas lié à la détention d’une AMM. Un produit peut être qualifié juridiquement de médicament sans avoir d’AMM — il est alors en infraction. À l’inverse, tous les médicaments commercialisés doivent avoir une AMM délivrée par l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) ou une Marketing Authorization délivrée par l’EMA (European Medicines Agency).
Le tableau suivant illustre la frontière — parfois ténue — entre ce qui est médicament et ce qui ne l’est pas :
| Considéré comme médicament | Non considéré comme médicament |
|---|---|
| Sirop de saccharose pour test d’hyperglycémie | Sirop de saccharose alimentaire |
| Enzymes pancréatiques pour insuffisance pancréatique | Enzymes pancréatiques en complément alimentaire |
| Probiotiques prescrits contre la diarrhée | Probiotiques en complément alimentaire |
| Vitamines A, B, C, D, E, K à doses thérapeutiques | Vitamines A, B, C, D, E, K à doses nutritionnelles |
| Fer à dose thérapeutique (traitement d’une carence) | Fer à dose nutritionnelle |
| Mélatonine à forte dose | Mélatonine à dose nutritionnelle |
| Sérum physiologique injectable | Sérum physiologique pour lavage nasal ou oculaire |
| Produits de contraste pour imagerie | Désinfectants de surface |
| Médicaments homéopathiques (statut réglementaire) | Huiles essentielles sans revendication curative |
La même molécule (fer, vitamine) peut être ou non un médicament selon la dose et la revendication.
4. Médicament par fonction, médicament par présentation
La loi distingue deux façons pour un produit de devenir médicament :
- Médicament par fonction : produit qui établit un diagnostic médical, restaure ou corrige des fonctions physiologiques (action pharmacologique, immunologique ou métabolique). Exemples : paracétamol (antalgique), insuline (hormonothérapie), vaccin (immunité).
- Médicament par présentation : produit qui revendique ou présente expressément des propriétés thérapeutiques, indépendamment de son efficacité réelle. Un dispositif « guérisseur » vendu sur Internet peut, à ce titre, être qualifié de médicament — et attaqué sur ce fondement.
Complément hors cours. Les fabricants de compléments alimentaires contournent cette règle avec des formules comme « participe au maintien de », « contribue à »… qui ne relèvent pas d’une revendication thérapeutique au sens de la loi. C’est un choix rédactionnel volontaire pour éviter la qualification de médicament (source : ANSM, dossiers frontières médicaments/cosmétiques/aliments).
5. Voies d’administration : délai d’action et caractère invasif
La voie d’administration conditionne les paramètres pharmaceutiques du médicament : cinétique d’absorption, biodisponibilité, délai avant l’effet, risques infectieux. Les principales voies rencontrées en pratique sont :
- Per os (voie orale) : la plus simple et la plus courante — comprimés, gélules, sirops ;
- Voie sublinguale, buccale : passage rapide dans la circulation sans effet de premier passage hépatique ;
- Voies parentérales invasives : intraveineuse (IV), intramusculaire (IM), sous-cutanée (SC) ;
- Voie transdermique, cutanée : patchs (nicotine, œstrogènes), crèmes ;
- Voies respiratoire, ORL, ophtalmique, rectale, vaginale : locales ou systémiques selon les cas.
Le délai d’action varie de quelques secondes (IV) à plusieurs heures (patch transdermique). La courbe de concentration plasmatique en fonction du temps illustre ces différences : l’IV donne un pic immédiat, l’IM et la SC un pic retardé, la voie orale un pic plus tardif et plus étalé.

Le tableau ci-dessous récapitule, pour chaque voie, le délai d’action approximatif et le caractère invasif (donc le risque infectieux et la nécessité éventuelle d’un soignant).

IV : effet en quelques secondes à minutes, biodisponibilité 100 % par définition. IM/SC : pic plasmatique en 15 à 60 min. Per os : pic en 30 min à 2 h, biodisponibilité variable à cause de l’effet de premier passage hépatique. Transdermique : plateau atteint en plusieurs heures, mais durée d’action prolongée (jusqu’à 72 h pour certains patchs).
Ces notions sont approfondies dans le Chapitre 6 (formes galéniques, voies d’administration et pharmacocinétique descriptive) et le Chapitre 7 (pharmacocinétique quantitative).
🧠 À retenir absolument
- Le médicament est défini par l’article L.5111-1 du Code de la santé publique, en 5 parties.
- Un produit « présenté comme » ayant des propriétés curatives ou préventives est juridiquement un médicament, même sans preuve d’efficacité.
- Pharmacologie = étude de la découverte, de l’étude et de l’utilisation des médicaments. Pharmacopée = ouvrage réglementaire fixant les critères de pureté.
- Deux types : médicament par fonction (agit sur la physiologie) et médicament par présentation (revendique un effet thérapeutique).
- Voies d’administration principales : per os, sublinguale, IV, IM, SC, transdermique, respiratoire, rectale, ophtalmique, ORL.
- Délai d’action : IV < sublinguale < IM/SC < per os < transdermique. Le caractère invasif suit l’inverse.
- Trois exigences réglementaires : efficacité, qualité de fabrication, traçabilité (principe primum non nocere).
- En cas de doute, un produit est considéré comme médicament (partie 5 de L.5111-1).
❓ Questions fréquentes
Un complément alimentaire peut-il être un médicament ?
Oui, si son étiquetage ou sa communication le « présente comme » ayant des propriétés curatives ou préventives. C’est pourquoi les fabricants utilisent des formules prudentes du type « participe au maintien de » : elles évitent la qualification de médicament et la lourdeur réglementaire qui en découle.
Pourquoi le produit de contraste iodé pour scanner est-il un médicament ?
Parce qu’il est administré chez l’Homme pour établir un diagnostic médical (imagerie). Or la partie 1 de L.5111-1 inclut explicitement le diagnostic. Il peut d’ailleurs provoquer des effets indésirables (allergie, insuffisance rénale), ce qui justifie pleinement le statut de médicament.
Quelle différence entre pharmacologie et pharmacopée ?
La pharmacologie est une science (étude des médicaments, de leurs mécanismes, de leur usage). La pharmacopée est un ouvrage réglementaire qui fixe les critères de pureté et les méthodes d’analyse des substances entrant dans la fabrication des médicaments.
Pourquoi la voie intraveineuse a-t-elle une biodisponibilité de 100 % ?
Par définition : le principe actif est directement introduit dans la circulation systémique, sans étape d’absorption. Il n’y a donc aucune perte au premier passage hépatique ni de barrière intestinale à franchir. La biodisponibilité des autres voies est calculée en comparaison de l’IV.
Qui décide qu’une substance est un médicament ?
La loi (article L.5111-1) fixe la définition. En pratique, c’est l’ANSM en France, ou l’EMA à l’échelle européenne, qui qualifie un produit et lui délivre — ou non — une autorisation de mise sur le marché (AMM). Une AMM n’est pas la définition, mais la conséquence de cette qualification.
🚀 Pour aller plus loin
Continue avec les composants concrets d’un médicament — spécialité, DCI, principes actifs, formes galéniques :
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