Chapitre 13 — Sociologie de la santé et des professions · Topic 1 : Sciences humaines et santé · Leçon 1.3
Plan de la leçon
- Les rites de passage — Arnold Van Gennep
- Maladie et rites de passage : exemples médicaux
- Durkheim et les quatre types de suicide
- Sociologie des professions de santé — courant fonctionnaliste
- Courant interactionniste
- Courants néo-marxistes et wébériens
- Dubar, Tripier et la déprofessionnalisation
1. Les rites de passage — Arnold Van Gennep
Arnold Van Gennep (1873-1957) est un ethnologue et folkloriste français. Dans son ouvrage Les Rites de passage (1909), il analyse les rituels qui accompagnent les transitions importantes dans la vie individuelle et collective.
Sa contribution majeure est l’identification d’une séquence ternaire universelle dans tous les rites de passage, quelles que soient les cultures :
💡 La séquence ternaire de Van Gennep
- Phase de séparation (préliminaire) : l’individu est séparé de son groupe d’appartenance habituel et de son statut antérieur. Il quitte le monde ordinaire.
- Phase de marge (liminaire) : phase intermédiaire, entre deux états. L’individu est « entre deux eaux » — il n’appartient plus à l’ancien groupe mais n’appartient pas encore au nouveau. C’est une phase d’ambiguïté et parfois de vulnérabilité.
- Phase de réintégration (postliminaire) : l’individu est réintégré dans un nouveau statut social, reconnu par la communauté. Il recouvre une identité stable mais transformée.
Exemples classiques de rites de passage : naissance, circoncision, mariage, ordination religieuse, funérailles, rites d’initiation tribaux.
2. Maladie et rites de passage : exemples médicaux
Van Gennep lui-même n’a pas appliqué son modèle à la maladie, mais ses successeurs ont montré que la maladie grave et l’hospitalisation fonctionnent comme des rites de passage :
- Séparation : le patient est retiré de son milieu habituel (famille, travail), perd ses vêtements au profit de la blouse d’hôpital, est « dépossédé » de son identité ordinaire. Il n’est plus « M. Dupont, ingénieur » mais « le patient du lit 5 ».
- Marge : état de maladie active, hospitalisation, traitement. Phase d’ambiguïté identitaire — ni totalement sain, ni encore guéri. L’individu est dans un état liminaire.
- Réintégration : sortie d’hospitalisation, déclaration de guérison ou adaptation à la vie avec une maladie chronique. L’individu réintègre la société avec un nouveau statut (rescapé, handicapé, survivant du cancer, etc.).
🔍 Le saviez-vous ?
La notion de « liminalité » (phase de marge) est utilisée en anthropologie médicale pour décrire l’état des patients en soins palliatifs, des personnes en attente de greffe ou des personnes vivant avec une maladie chronique sévère — toujours « entre deux états ».
3. Durkheim et les quatre types de suicide
Dans Le Suicide (1897), Durkheim classe les suicides en quatre types selon deux axes : le degré d’intégration sociale (lien de l’individu au groupe) et le degré de régulation sociale (contrôle des désirs et comportements par le groupe).
| Type | Mécanisme | Profil |
|---|---|---|
| Égoïste | Faible intégration sociale — l’individu est trop isolé du groupe | Protestants (moins intégrés que catholiques), célibataires, personnes seules |
| Altruiste | Intégration excessive — l’individu se sacrifie pour le groupe | Soldats (hara-kiri, sacrifice), kamikazes, certains suicides rituels |
| Anomique | Faible régulation sociale — les règles s’effondrent, désorientation | Suicides lors de crises économiques, divorces, bouleversements sociaux |
| Fataliste | Régulation excessive — l’individu est opprimé par des règles trop contraignantes | Esclaves, personnes en prison, certaines formes de suicide collectif |
⚠️ Point de concours — Les 4 types de suicide
Retenir la structure en deux axes : intégration (égoïste ↔ altruiste) et régulation (anomique ↔ fataliste). Le type le plus souvent cité est l’égoïste (isolement social) et l’anomique (crise de régulation).
4. Sociologie des professions de santé — courant fonctionnaliste
La sociologie des professions analyse comment les professions se constituent, se légitiment et exercent leur pouvoir. Trois grands courants sont distingués.
Fonctionnalisme
Le courant fonctionnaliste (Herbert Spencer, puis Eliot Freidson) conçoit les professions comme des organisations fonctionnelles nécessaires à la société, qui accomplissent des fonctions indispensables. La profession médicale est le prototype de toute profession :
- Elle possède un savoir spécialisé inaccessible au profane
- Elle est autonome : elle régule elle-même ses membres (Ordre des médecins)
- Elle est altruiste : elle vise le bien du patient avant le profit personnel
- Elle jouit d’un monopole légal sur ses actes (numerus clausus, AMM)
Eliot Freidson (1923-2005) développe la notion de dominance professionnelle : le médecin est au sommet d’une hiérarchie des professions de santé. Il contrôle le travail des autres professionnels (infirmiers, pharmaciens, kinésithérapeutes), qui dépendent de sa prescription.
5. Courant interactionniste
Le courant interactionniste (Erving Goffman, Anselm Strauss) s’intéresse aux interactions concrètes dans les situations de travail, et notamment aux négociations et aux représentations dans les institutions de soins.
Erving Goffman
Erving Goffman (1922-1982) analyse les interactions sociales comme des représentations théâtrales (dramaturgie). En milieu hospitalier, les soignants et les patients jouent des rôles : le médecin joue l’expert compétent (façade professionnelle), le patient joue le « bon malade » coopératif. Son concept d’institution totale s’applique aux hôpitaux psychiatriques : ces institutions dépossèdent les individus de leur identité et les soumettent à un régime totalisant.
Anselm Strauss — Cure vs Care
Anselm Strauss (1916-1996) analyse les négociations au sein des équipes soignantes. Il distingue :
- Cure : actes médicaux curatifs, traitement de la maladie, domaine médical par excellence.
- Care : soins quotidiens, soutien, accompagnement, hygiène — domaine infirmier et aide-soignant.
Cette distinction est associée à une hiérarchie sociale implicite : le cure est mieux valorisé que le care, reproduisant des inégalités professionnelles liées au genre (le care étant majoritairement exercé par des femmes).
Strauss introduit aussi la notion de dirty work (« travail sale ») : les tâches que personne ne veut effectuer (soins d’hygiène, corps des mourants) et qui sont déléguées aux catégories les moins valorisées (aides-soignantes), révelant la harérarchie tacite des équipes.
6. Courants néo-marxistes et wébériens
Michel Foucault (1926-1984) analyse la médecine sous l’angle du biopouvoir : les institutions médicales exercent un pouvoir normatif sur les corps et les comportements. La clinique moderne (naissance au xixe siècle) est un dispositif de surveillance et de normalisation — le regard médical classe les individus en normaux/pathologiques et produit ainsi de la norme sociale.
7. Dubar, Tripier et la déprofessionnalisation
Claude Dubar et Pierre Tripier proposent trois angles d’analyse des professions :
- Les savoirs (corpus de connaissances spécialisées)
- Le marché (accès au monopole et à la clientèle)
- L’identité (définition de soi et reconnaissance par les pairs)
Ils décrivent également le phénomène de déprofessionnalisation, processus par lequel une profession perd de son autonomie et de son autorité. Elle peut se produire « par le bas » ou « par le haut » :
- Déprofessionnalisation « par le bas » (Freidson → segmentation) : montée en compétences d’autres professionnels de santé (infirmiers, pharmaciens) qui délimitent des territoires d’exercice autonomes, réduisant le monopole médical.
- Déprofessionnalisation « par le haut » : standardisation et protocolarisation des pratiques médicales (recommandations HAS, DRG, T2A) qui réduisent l’autonomie de jugement du médecin au profit de normes gestionnaires et bureaucratiques.
📌 À retenir
- Van Gennep (1873-1957) : séquence ternaire des rites de passage → séparation / marge / réintégration
- Durkheim — 4 types de suicide : égoïste (faible intégration), altruiste (sur-intégration), anomique (faible régulation), fataliste (sur-régulation)
- Fonctionnalisme : Freidson, médecin = prototype, dominance professionnelle, hisrarchie des soins
- Interactionnisme : Goffman (institution totale, dramaturgie), Strauss (Cure vs Care, dirty work)
- Néo-marxistes/wébériens : Foucault (biopouvoir, regard médical normalisateur)
- Déprofessionnalisation : par le bas (montée en compétences des paramédicaux) et par le haut (protocolarisation, gestion)
❓ FAQ
Peut-on appliquer les rites de passage de Van Gennep aux études médicales elles-mêmes ?
Oui, c’est une application pertinente. L’étudiant en médecine passe par une séparation (rupture avec le monde ordinaire lors du concours de PASS), une longue phase de marge (études médicales, externat, internat — période d’identité en construction), et une réintégration (thèse, serment, inscription à l’Ordre). Ce rite de passage forge l’identité professionnelle médicale.
Le suicide fataliste est-il le plus rare dans les socci�tés modernes ?
Oui, selon Durkheim. Dans les sociétés modernes, la régulation sociale est rarement excessive au point de provoquer des suicides fatalistes. Ce type était plus fréquent dans les sociétés traditionnelles (esclavage, serfdom). Durkheim lui-même le mentionnait seulement en note.
La distinction Cure/Care est-elle remise en question aujourd’hui ?
Oui. Les évolutions récentes (pratiques avancées infirmières, délégation de tâches, équipes pluriprofessionnelles) brouillent la frontière Cure/Care. Mais la dichotomie reste pertinente pour analyser les inégalités de valorisation et de genre dans les équipes soignantes.
Le biopouvoir de Foucault est-il une critique de la médecine ?
Foucault n!est pas contre la médecine, mais il en revèle les dimensions de pouvoir souvent invisibles. Son analyse invite à questionner qui définit la norme, qui a le droit de classifier, et quelles conséquences cela a pour les individus « classés » comme malades ou déviants. C’est une invitation ala réplexivité professionnelle.
La déprofessionnalisation est-elle inéluctable pour la médecine ?
Le débat est ouvert. Certains auteurs voient dans les pratiques avancées et la médecine personnalisée une re-professionalisation (expertise accrue). D’autres soulignent que la standardisation croissante et les contraintes gestionnaires renforcent la déprofessionnalisation « par le haut ». Dans la réalité, les deux tendances coexistent selon les spécialités et les contextes.
🚀 Pour aller plus loin
- Leçon 1.2 — Santé comme construction sociale et culturelle — Disease/illness/sickness et Mindful Body : complémentaires aux rites de passage.
- Leçon 1.1 — SHS : définition, sociologie, anthropologie et ethnologie — Les fondements des disciplines mobilisées dans cette leçon.
- Chapitre 12 — Salutogenèse et promotion de la santé — La salutogenèse comme réponse aux limites d’une médecine purement pathogénique.