Chapitre 10 — Iatrogénie médicamenteuse et pharmacovigilance · Topic 3 : Erreurs médicamenteuses · Leçon 3.2
Prévenir l’erreur médicamenteuse ne repose ni sur la vigilance individuelle — trop fragile — ni sur la sanction — contre-productive — mais sur une double stratégie : sécuriser a priori chaque geste d’administration (règle des 5 B), et analyser a posteriori chaque erreur ou near miss dans une logique systémique (REX, RMM). Cette leçon détaille ces outils, précise quelles erreurs relèvent effectivement de la pharmacovigilance, et clarifie la frontière entre erreur (involontaire) et mésusage (volontaire).
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- énoncer les 5 B et décrire leur rôle dans la sécurisation de l’administration ;
- identifier les rôles respectifs du pharmacien et du médecin dans la validation d’une prescription ;
- déterminer quand une erreur relève de la pharmacovigilance (effet indésirable associé, ou cause racine liée au produit) ;
- définir analyse systémique, REX (Retour d’Expérience) et RMM (Revue de Morbi-Mortalité) ;
- distinguer sans ambiguïté erreur médicamenteuse (involontaire) et mésusage (intentionnel non conforme).
🧭 Plan de la leçon
- La règle des 5 B : sécuriser chaque administration
- Toutes les erreurs relèvent-elles de la pharmacovigilance ? Non.
- Analyse systémique, REX et RMM : apprendre de l’erreur
- Acteurs de la gestion des risques
- Mésusage ≠ erreur médicamenteuse
1. La règle des 5 B : sécuriser chaque administration
Avant d’accrocher une poche de perfusion, un infirmier hospitalier doit vérifier cinq points, dans un ordre appris et rendu automatique. Cet enchaînement, la règle des 5 B, n’est pas une check-list décorative : elle est ce qui empêche, chaque jour, des accidents graves — mauvais patient, mauvaise dose, mauvaise voie.
Pour sécuriser une administration, il existe la règle des 5 B :
- Bon patient — vérification active de l’identité (bracelet, question ouverte).
- Bon médicament — étiquette lue, DCI vérifiée, forme et dosage cohérents avec la prescription.
- Bonne dose — dose unitaire et volume vérifiés, calcul refait si dilution.
- Bonne voie d’administration — IV, IM, SC, orale, sublinguale, etc. ; connectique adaptée.
- Bon moment — horaire prévu, respect des intervalles, prise avant/après repas si spécifié.

La règle est redondante avec la vérification pharmaceutique effectuée en amont : un pharmacien doit vérifier et valider la prescription avant dispensation. Cette redondance est délibérée : deux barrières valent mieux qu’une. En cas de doute — dose inhabituelle, forme galénique inattendue, patient qui rectifie son nom — une vérification auprès du médecin est réalisée avant d’administrer.
Le « bon moment » ne se réduit pas à l’horaire de la ligne de soins. Il englobe le respect de l’intervalle minimal entre deux doses, la prise à jeun ou pendant le repas (biodisponibilité), et l’ordre des administrations quand plusieurs médicaments interagissent physico-chimiquement dans la même tubulure. Ne cocher que l’heure est insuffisant.
2. Toutes les erreurs relèvent-elles de la pharmacovigilance ? Non.
La pharmacovigilance ne prend en charge qu’une partie des erreurs médicamenteuses — mais elle en prend une partie importante :
- Si un effet indésirable est associé à l’erreur (grave ou non), le cas est du ressort de la pharmacovigilance : on documente, on impute, on notifie.
- Si la cause racine est liée au produit, la PV est également impliquée même sans effet indésirable : problème d’étiquetage ou de conditionnement, information (RCP, notice) mal rédigée, dénomination prêtant à confusion (Lamisil®/Lamictal®).
Les autres erreurs — celles qui sont purement organisationnelles (mauvaise transmission, oubli d’horaire), sans EI et sans cause produit — ne relèvent pas de la pharmacovigilance. Elles restent traitées dans le cadre plus large de la gestion des risques associés aux soins, en particulier via les événements indésirables graves associés aux soins (EIGS) suivis par les études ENEIS (Topic 1) et par les cellules qualité des établissements.
3. Analyse systémique, REX et RMM : apprendre de l’erreur
Une erreur est évitable : elle appelle donc des mesures de prévention. La démarche recommandée est systémique et non individuelle.
- Analyse systémique : on ne cherche pas « qui » a fait l’erreur, mais quelles défenses du système ont cédé. Cette analyse porte sur les erreurs avérées, les erreurs potentielles, et les risques d’erreur — avec ou sans conséquences.
- Retour d’Expérience (REX) : réunion pluridisciplinaire d’analyse d’un événement, souvent pilotée par la cellule qualité. Le REX aboutit à une chronologie, à l’identification des causes, et à des actions correctrices.
- Revue de Morbi-Mortalité (RMM) : revue collective, périodique, des cas ayant abouti à une complication grave, un décès, ou un événement indésirable évitable. La RMM est anonyme vis-à-vis des soignants et vise l’amélioration des pratiques, jamais la sanction.
Le principe qui gouverne l’ensemble est simple : analyser pour comprendre, apprendre et transmettre → ne pas reproduire. Les actions correctrices sont ensuite communiquées à toutes les équipes concernées.
La certification HAS des établissements de santé impose depuis 2010 la traçabilité des RMM dans plusieurs secteurs (chirurgie, anesthésie-réanimation, cancérologie). Le guide HAS « Never events » (2012) recense une liste d’événements considérés comme ne devant jamais arriver : administration d’un potassium concentré non dilué, erreur de site opératoire, oubli de corps étranger… Chacun fait l’objet d’un protocole de prévention spécifique.
4. Acteurs de la gestion des risques
La gestion des erreurs médicamenteuses est collective : elle mobilise des acteurs très variés, qui doivent se coordonner. Le cours cite trois grandes catégories :
| Catégorie | Exemples | Rôle |
|---|---|---|
| Professionnels médicaux et non médicaux | Médecins, pharmaciens, infirmiers, préparateurs, sage-femmes, aides-soignants | Détection, signalement, participation aux REX/RMM, application des actions correctrices |
| Structures de gestion des risques et vigilances | Cellule qualité, gestionnaire de risques, CRPV, CME, COMEDIMS | Coordination des signalements, analyses systémiques, décisions institutionnelles |
| Représentants des usagers | Associations de patients agréées, CDU (Commission des usagers) | Regard patient, remontée des plaintes, participation aux instances hospitalières |
Le mot d’ordre est explicite dans le cours : « N’ayons pas peur de signaler nos erreurs ! ». La culture non punitive du signalement est le socle de tout le dispositif : si l’on sanctionne le déclarant, les erreurs se cachent, et le système apprend moins.
5. Mésusage ≠ erreur médicamenteuse
Cette distinction est un piège classique de QCM — et pourtant elle est stricte.
Le mésusage est l’utilisation intentionnelle d’un médicament, non conforme aux mentions légales du résumé des caractéristiques du produit (RCP), aux référentiels institutionnels, aux recommandations des sociétés savantes, ou non étayée par des données scientifiques établies. C’est un acte volontaire sans intention de nuire, mais pour lequel la probabilité d’un bénéfice pour le patient est incertaine.
Le mésusage peut être le fait :
- d’un prescripteur : prescription hors AMM sans données solides (usage « compassionnel » non encadré), utilisation d’une dose non validée ;
- d’un patient : automédication inappropriée, association avec des produits de phytothérapie non déclarés, arrêt ou modification volontaire de la posologie sans avis médical.
- Erreur médicamenteuse : acte non intentionnel, non conforme, avec ou sans conséquence.
- Mésusage : acte intentionnel, non conforme, sans intention de nuire, bénéfice incertain.
Le critère qui bascule d’un côté ou de l’autre est l’intentionnalité. L’affaire Médiator est ainsi un cas de mésusage massif (prescription comme coupe-faim hors AMM), pas d’erreur.
Comme l’erreur, le mésusage peut être responsable d’effets indésirables, mais n’y est pas nécessairement associé. C’est pour cette raison qu’il fait l’objet d’un suivi propre en pharmacovigilance : l’ANSM émet régulièrement des lettres aux professionnels rappelant le périmètre de l’AMM (par exemple sur les usages hors AMM de certains antipsychotiques chez la personne âgée).
🧠 À retenir absolument
- Règle des 5 B : Bon patient, Bon médicament, Bonne dose, Bonne voie, Bon moment.
- Pharmacien : vérifie et valide la prescription. En cas de doute → vérification auprès du médecin.
- Une erreur relève de la PV si : (1) EI associé, ou (2) cause racine liée au produit (étiquetage, dénomination, information).
- Prévention : analyse systémique, REX (Retour d’Expérience), RMM (Revue de Morbi-Mortalité) — culture non punitive.
- Acteurs : professionnels médicaux et non médicaux, structures de gestion des risques (vigilances), représentants des usagers.
- Mésusage = intentionnel et non conforme (bénéfice incertain) ; erreur = non intentionnel. Le critère qui tranche est l’intentionnalité.
❓ Questions fréquentes
Pourquoi la règle des 5 B et pas 6, 7 ou 10 ?
Parce qu’une check-list utile doit être brève et mémorisable. Certaines déclinaisons anglo-saxonnes proposent 7 R (right patient, right drug, right dose, right route, right time, right documentation, right response), mais la littérature en sécurité des soins montre que plus la liste est longue, moins elle est appliquée. Les 5 B couvrent les cinq erreurs de fond et laissent la traçabilité et la surveillance dans le processus de suivi (6e étape du circuit).
Que fait-on quand une RMM identifie une faute individuelle grave ?
La RMM reste non punitive : son objet est l’amélioration des pratiques. Une faute individuelle grave — négligence caractérisée, geste sous emprise, refus de contrôle — relève d’une procédure séparée (CME, ordre professionnel, éventuellement pénal), instruite par l’établissement en dehors de la RMM. Mélanger les deux dispositifs asphyxierait le signalement.
L’automédication avec du paracétamol est-elle un mésusage ?
Pas nécessairement. L’automédication du paracétamol pour une douleur ou une fièvre, à la posologie recommandée (jusqu’à 3 g/j chez l’adulte, sur ≤ 3 jours), est conforme au RCP et donc légitime. Elle devient un mésusage si le patient dépasse la posologie, prolonge la durée, associe plusieurs spécialités contenant du paracétamol sans le savoir, ou l’utilise chez un patient à risque (hépatopathie, dénutrition). L’ANSM a diminué le seuil d’alerte hépatique en 2020 pour cette raison.
Un patient peut-il être poursuivi pour mésusage ?
Non, en règle générale. Le mésusage est un concept de pharmacovigilance, pas un délit. Le patient est libre de la gestion de son traitement, même si cette gestion s’écarte des recommandations. En revanche, l’obtention frauduleuse d’ordonnances (nomadisme médical avec falsification) ou la revente de médicaments listés relèvent, elles, du droit pénal.
Comment se coordonnent CRPV, cellule qualité et représentants des usagers ?
Chaque établissement dispose d’une cellule qualité et gestion des risques (parfois appelée CGDR) qui centralise les signalements internes. Le CRPV territorialement compétent reçoit les notifications d’effets indésirables et alimente la base nationale (Topic 2). La Commission Des Usagers (CDU) siège avec la direction de l’établissement, examine les plaintes des patients et participe à la politique qualité. Ces trois structures se réunissent en Commission Médicale d’Établissement (CME) pour la restitution périodique.
🚀 Pour aller plus loin
Pour approfondir la définition des erreurs et les cadres réglementaires connexes :
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.