Chapitre 17 — Discriminations, racisme et santé · Topic 1 : Migrations et santé · Leçon 1.1
Parler de santé des migrants suppose d’abord de savoir de qui l’on parle. Le terme « migrant » est souvent utilisé de façon vague dans le débat public. Ce cours s’appuie sur des définitions précises et des données démographiques solides, avant d’analyser les spécificités sanitaires des personnes ayant immigré en France.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Donner la définition officielle de « immigré » (HCI, 1991) et la distinguer de celle d’« étranger » ;
- Retracer les grandes étapes de l’histoire migratoire en France ;
- Citer les chiffres clés de la population immigrée en France et dans le monde ;
- Définir et expliquer l’effet du migrant sain (healthy migrant effect) et ses limites.
🧭 Plan de la leçon
- Qui est « immigré » ? Définitions et précautions
- Histoire de l’immigration en France
- Données démographiques actuelles
- L’effet du migrant sain et ses limites
1. Qui est « immigré » ? Définitions et précautions
Le Haut Conseil à l’Intégration (HCI) a défini en 1991 l’immigré comme une personne :
- née étrangère (de nationalité étrangère) ;
- dans un pays étranger ;
- et résidant en France.
Cette définition est retenue par l’INSEE. Elle implique un double statut possible : on peut être immigré (né étranger à l’étranger) et avoir acquis la nationalité française — on est alors à la fois immigré et Français.
L’expression « immigré de 2e génération » désigne les enfants d’immigrés nés en France. C’est une expression sémantiquement incorrecte : une personne née en France n’a pas immigré, elle n’est donc pas « immigrée ». Ce terme est pourtant largement utilisé dans le débat public — il importe de le reconnaître et de le critiquer sur le plan définitionnel.
2. Histoire de l’immigration en France
- Révolution industrielle (XIXe siècle) : forte migration interne — exode rural, arrivée des populations des campagnes dans les villes industrielles (Paris, Lyon, Lille). L’immigration internationale est encore limitée.
- Après la Première Guerre mondiale : la France recrute massivement des travailleurs étrangers pour reconstruire le pays. Immigration internationale désormais dominante.
- Après la Seconde Guerre mondiale : afflux massif de travailleurs européens (Italiens, Espagnols, Portugais) pour la reconstruction et la croissance économique des Trente Glorieuses.
- 1974 : tournant majeur. Avec le choc pétrolier, la France durcit ses politiques migratoires et ferme les frontières à l’immigration de travail. Paradoxalement, le regroupement familial se développe à partir de cette période.
- Depuis les années 1990-2000 : diversification des origines (Afrique subsaharienne, Asie, Proche-Orient) et des motifs. Depuis 2000, 51 % des immigrés sont des femmes, employées notamment dans les services à la personne.
Les raisons de migration sont multiples : économiques (recherche d’emploi), politiques (fuite de régimes autoritaires), climatiques (déplacements liés au changement climatique — en progression), sécurité (fuite de conflits armés). En revanche, les migrations pour des raisons de santé — pour se faire soigner — sont très rares et très minoritaires. Ce point est important pour ne pas attribuer à des « soins-voyages » une ampleur qu’ils n’ont pas.
3. Données démographiques actuelles

- Population totale résidant en France : 67,6 millions d’habitants ;
- Dont 7 millions d’immigrés (nes etrangers à l’etranger, quelle que soit leur nationalité actuelle) ;
- Dont 5,2 millions d’étrangers (n’ayant pas la nationalité française, qu’ils soient nés en France ou à l’étranger).
Ces deux chiffres ne se superposent pas : on peut être immigré et Français (double statut).

À l’échelle mondiale, 253 millions de personnes résident hors de leur pays de naissance (données du démographe François Héran). Les flux migratoires dominants, contrairement aux représentations habituelles, sont :
- Sud-Sud (migrations à l’intérieur des pays à revenus faibles ou intermédiaires) — les plus nombreux
- Sud-Nord (vers les pays riches)
- Nord-Nord
- Nord-Sud (les moins nombreux)
Les diasporas — communautés installées hors du pays d’origine tout en maintenant un lien avec celui-ci — jouent un rôle économique et culturel majeur.
4. L’effet du migrant sain et ses limites
L’effet du migrant sain est un phénomène décrit dans les années 1980-1990 : dans les pays d’accueil à fortes ressources (dont la France), les immigrés présentent, à leur arrivée, un meilleur état de santé que les natifs, mesuré sur trois indicateurs :
- La mortalité (taux de mortalité plus faible) ;
- La santé déclarée (se perçoivent comme en meilleure santé) ;
- La prévalence des maladies chroniques (moins de maladies chroniques à l’arrivée).
Ce phénomène a été observé dans la plupart des pays d’immigration à hauts revenus, à l’exception notable du Japon.
Trois mécanismes expliquent l’effet du migrant sain :
- Auto-sélection : migrer est physiquement et mentalement éprouvant — seules les personnes en bonne santé sont en mesure de le faire ;
- Filtre des politiques migratoires : certains pays exigent un état de santé satisfaisant pour accorder un visa ou un titre de séjour ;
- Meilleures habitudes de santé : les immigrés présentent souvent moins de comportements à risque (alcool, tabac) à l’arrivée.
L’avantage initial s’inverse avec la durée de résidence. Plusieurs mécanismes expliquent cette dégradation progressive de la santé :
- Les politiques d’accueil défaillantes (précarité du logement, des revenus) ;
- L’arrivée de nouveaux profils migratoires, parfois en moins bonne santé (réfugiés, victimes de violence) ;
- Les maladies professionnelles liées à des emplois pénibles (bâtiment, nettoyage, services à la personne) ;
- L’adoption de comportements à risque de la population d’accueil (alimentation, sédentarité, consommation d’alcool) ;
- La précarité économique persistante.
🧠 À retenir absolument
- Immigré (HCI 1991) : né étranger à l’étranger, résidant en France. Double statut possible (immigré + Français).
- « Immigré de 2e génération » = expression sémantiquement incorrecte.
- Tournant 1974 : fermeture à l’immigration de travail + regroupement familial. Depuis 2000 : 51 % de femmes dans l’immigration.
- Chiffres France : 67,6 M d’habitants, dont 7 M immigrés et 5,2 M étrangers.
- Monde : 253 M résidant hors de leur pays de naissance (Héran). Flux dominants : Sud-Sud > Sud-Nord.
- Healthy migrant effect : meilleure santé à l’arrivée (3 indicateurs : mortalité, santé déclarée, maladies chroniques). Expliqué par auto-sélection, filtre migratoire, meilleures habitudes.
- Avantage s’inverse avec la durée de résidence (précarité, maladies professionnelles, adoption de comportements à risque).
❓ Questions fréquentes
Quelle est la différence entre « immigré » et « étranger » ?
Un étranger est une personne résidant en France sans avoir la nationalité française — qu’elle soit née en France ou à l’étranger. Un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France — qu’elle ait ou non acquis la nationalité française depuis. On peut donc être à la fois étranger et immigré (né à l’étranger sans la nationalité française), ou être immigré sans être étranger (né à l’étranger mais naturalisé), ou être étranger sans être immigré (né en France sans la nationalité française — c’est rare mais possible).
Pourquoi le tournant de 1974 est-il si important ?
En 1974, face à la crise économique liée au choc pétrolier, la France décide d’arrêter l’immigration de travail. Mais paradoxalement, cette fermeture entraîne une sédentarisation des immigrés déjà présents : ne pouvant plus entrer et sortir librement, ils restent en France et font venir leurs familles (regroupement familial). La composition des flux migratoires change donc radicalement : de l’immigration masculine de travail, on passe progressivement à une immigration familiale, puis à une immigration féminine pour les services.
L’effet du migrant sain est-il universel ?
Non. Il est observé dans la majorité des pays d’immigration à hauts revenus, mais le Japon fait exception — en raison de politiques migratoires très restrictives qui créent une population immigrée dans des conditions différentes. Par ailleurs, l’effet varie selon les pays d’origine, les motifs de migration et les conditions d’accueil. Les réfugiés, par exemple, présentent souvent des profils de santé plus dégradés dès l’arrivée.
Pourquoi les migrations pour des raisons de santé sont-elles si rares ?
Migrer est une démarche coûteuse (financièrement, émotionnellement, administrativement). Les personnes gravement malades sont rarement en capacité de migrer. Par ailleurs, les politiques migratoires des pays d’accueil sont peu favorables aux personnes venant pour des raisons médicales. Les migrations sanitaires (« tourisme médical ») existent mais concernent principalement des personnes aisées qui peuvent se permettre des soins coûteux à l’étranger — le phénomène est donc quantitativement marginal et ne concerne pas les populations étudiées dans ce cours.
Héran, qui est-ce et pourquoi ses données font-elles référence ?
François Héran est un démographe français, directeur de l’Institut national d’études démographiques (INED) et titulaire de la chaire « Migrations et sociétés » au Collège de France. Son travail sur les migrations mondiales fait autorité en France pour la qualité méthodologique de ses données et pour sa démarche rigoureusement empirique, à contre-courant des représentations médiatiques souvent approximatives sur les migrations.
🚀 Pour aller plus loin
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.