Chapitre 17 — Discriminations, racisme et santé · Topic 2 : Racisme et intersectionnalité · Leçon 2.2
L’étude Bobbia l’a montré : les femmes noires sont les moins bien traitées aux urgences. Ce résultat ne s’explique ni par le seul fait d’être femme, ni par le seul fait d’être noire — c’est l’intersection des deux qui produit cet effet spécifique. Cette logique est au cœur de l’approche intersectionnelle, développée par Kimberlé Crenshaw.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Définir l’approche intersectionnelle et son origine (Crenshaw) ;
- Expliquer pourquoi les discriminations ne peuvent pas être simplement additionnées ;
- Identifier les principaux axes d’oppression croisés dans l’analyse de santé ;
- Articuler l’intersectionnalité avec les données empiriques présentées dans ce chapitre.
🧭 Plan de la leçon
- Origine et définition de l’intersectionnalité
- Les axes d’oppression croisés
- Pourquoi les discriminations ne s’additionnent pas
- Intersectionnalité et santé : applications
1. Origine et définition de l’intersectionnalité
Kimberlé Crenshaw est une juriste et universitaire américaine qui a formalisé le concept d’intersectionnalité en 1989 (article « Demarginalizing the Intersection of Race and Sex »). Initialement développé pour analyser la situation des femmes noires dans le droit américain — invisibles à la fois dans les analyses raciales (centrées sur les hommes noirs) et dans les analyses genrées (centrées sur les femmes blanches) — le concept s’est étendu à l’analyse de toute configuration d’oppressions croisées.
L’intersectionnalité est une approche analytique qui reconnaît que les individus appartiennent simultanément à plusieurs catégories sociales (genre, classe, race/origine, handicap, orientation sexuelle, corpulence…) et que ces appartenances interagissent pour produire des expériences spécifiques de privilèges et d’oppressions qui ne peuvent pas être réduites à la somme de chacune.
2. Les axes d’oppression croisés

L’approche intersectionnelle mobilisée dans le cours croise les axes suivants :
- Genre : homme / femme / non-binaire — influence les représentations soignantes de la douleur, de l’urgence, de la crédibilité du patient ;
- Classe sociale : conditions économiques, niveau d’études, capital culturel — influence l’accès aux droits, la capacité à négocier les soins ;
- Race / origine : catégorisation raciale perçue — influence les stéréotypes soignants, l’allocation des examens, l’accès aux soins non obligatoires ;
- Validité / handicap : situation de handicap — influence l’accès physique et la représentation de la « valeur de la vie » du patient ;
- Corpulence : grossophobie médicale — peut conduire à attribuer tout symptôme au poids du patient ;
- Orientation sexuelle : peut influencer la relation soignant-soigné dans certains contextes.
3. Pourquoi les discriminations ne s’additionnent pas
L’erreur courante consiste à analyser les discriminations de façon additive : « être femme fait perdre X points de qualité de soins, être noire fait perdre Y points — donc une femme noire perd X + Y points. » Cette logique est fausse.
L’intersectionnalité montre que l’intersection de deux axes crée une position spécifique, différente de la simple somme des deux. Les femmes noires n’ont pas accès à des soins légèrement moins bons — elles occupent une position unique, invisible à la fois dans les catégories « femmes » (dominées par les femmes blanches) et dans les catégories « noirs » (dominées par les hommes noirs).
Crenshaw utilise une métaphore célèbre pour expliquer l’intersectionnalité : imaginez un carrefour. Les discriminations raciales circulent dans un sens, les discriminations de genre dans l’autre. Une femme noire se trouve au carrefour des deux. Si elle est blessée à ce carrefour, on ne peut pas dire « c’est la discrimination raciale qui l’a blessée » ni « c’est la discrimination de genre » — c’est l’intersection qui crée la collision. Analyser séparément les deux routes ne permet pas de comprendre ce qui se passe au carrefour.
4. Intersectionnalité et santé : applications
L’étude Bobbia en offre une démonstration empirique directe :
- Analyser séparément le genre (62 % hommes vs 49 % femmes) et l’ethnicité (blancs vs non-blancs) ne suffit pas ;
- C’est l’intersection genre × ethnicité qui produit le résultat le plus extrême (63 % hommes blancs vs 42 % femmes noires) ;
- La position « femme noire » n’est pas prévisible à partir des positions « femme » et « noire » analysées séparément.
L’approche intersectionnelle appelle à un regard systémique. Elle ne demande pas aux soignants d’analyser consciemment chaque consultation selon plusieurs axes d’oppression. Elle demande aux systèmes de santé, aux institutions et aux chercheurs de concevoir des politiques, des formations et des protocoles qui tiennent compte de la complexité des positions sociales — car un protocole conçu uniquement pour réduire les discriminations de genre ignorera les effets intersectionnels.
🧠 À retenir absolument
- Kimberlé Crenshaw (1989) : juriste américaine, créatrice du concept d’intersectionnalité.
- Intersectionnalité : les individus appartiennent à plusieurs catégories (genre, classe, race, handicap…) qui interagissent — les discriminations ne s’additionnent pas, elles créent des positions spécifiques.
- Principaux axes dans le cours : genre, classe, race/origine, validité, corpulence, orientation sexuelle.
- Cumul = discriminations accrues — mais par interaction, pas par simple addition.
- Bobbia : 63 % hommes blancs vs 42 % femmes noires → illustration empirique de l’effet intersectionnel.
- Regard systémique : concevoir politiques et formations en tenant compte des positions sociales complexes.
❓ Questions fréquentes
L’intersectionnalité est-elle un concept récent ou ancien ?
Le terme est relativement récent (1989), mais l’idée que différentes formes d’oppression se croisent et s’influencent mutuellement est plus ancienne. Des militantes féministes afro-américaines comme Sojourner Truth (XIXe siècle) ou des théoriciennes du Black Feminism (Angela Davis, bell hooks, années 1970-1980) avaient développé des analyses convergentes avant que Crenshaw ne formalise le concept juridiquement. L’intersectionnalité est donc à la fois un outil théorique et un héritage de luttes politiques réelles.
Les discriminations ne s’additionnent-elles vraiment pas ?
Pas de façon simple. L’effet d’une intersection peut être plus que la somme des parties (effet multiplicatif), moins (une identité peut, dans certains contextes, atténuer une autre discrimination — par exemple, un homme noir de classe supérieure peut être moins discriminé dans certains services qu’une femme blanche de classe ouvrière), ou différent qualitativement (la position produit des expériences irréductibles aux deux axes séparément). C’est précisément cette complexité que l’intersectionnalité cherche à saisir.
Comment utiliser l’approche intersectionnelle en pratique soignante ?
En pratique, l’approche intersectionnelle invite le soignant à ne pas catégoriser le patient selon un seul axe. Plutôt que de demander « est-ce que ma prise en charge est biaisée par l’origine du patient ? », l’approche intersectionnelle invite à considérer la position globale du patient — ses ressources, ses contraintes, ses identités multiples. En pratique, cela passe par des formations aux biais implicites, une attention accrue au consentement éclairé, et la mise en place de protocoles standardisés qui réduisent la marge de subjectivité dans les décisions médicales.
La corpulence est-elle vraiment un axe de discrimination dans les soins ?
Oui. La grossophobie médicale est documentée : les personnes en surpoids ou obèses rapportent que leurs symptômes sont souvent attribués systématiquement à leur poids, indépendamment de leur nature réelle. Des études montrent des délais de diagnostic plus longs pour certaines pathologies chez les personnes obèses, parce que les soignants interprètent les symptômes à travers le prisme de la corpulence. Cela peut conduire à des diagnostics manqués ou tardifs de cancers, maladies cardiovasculaires, etc.
L’intersectionnalité s’applique-t-elle uniquement aux groupes « dominés » ?
Non. L’intersectionnalité est un cadre d’analyse qui s’applique à toutes les positions sociales — y compris celles de « privilege ». Un homme blanc de classe supérieure occupe une position intersectionnelle qui lui confère des avantages cumulatifs dans l’accès aux soins, comme le montre l’étude Bobbia (63 % de reconnaissance). L’intersectionnalité permet d’analyser aussi bien les positions de domination que celles de subordination.
🚀 Pour aller plus loin
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.