Chapitre 17 — Discriminations, racisme et santé · Topic 2 : Racisme et intersectionnalité · Leçon 2.1
Il n’existe pas de race biologique au sens scientifique. Pourtant, les catégories raciales — construites socialement — ont des effets réels et mesurables sur la santé. La discrimination raciale dans les soins n’est pas un phénomène anecdotique : elle est documentée par des études contrôlées qui montrent comment le corps du patient change la décision médicale, même chez des soignants qui n’ont aucune intention discriminatoire consciente.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Expliquer pourquoi il n’existe pas de race biologique et comment la race fonctionne comme déterminant social ;
- Distinguer discrimination directe et discrimination indirecte ;
- Définir la notion de racisme systémique ;
- Décrire les résultats de l’étude Bobbia sur les urgences et les biais implicites ;
- Expliquer le concept de Social Loss (Strauss) et les biais implicites (IAT).
🧭 Plan de la leçon
- La race : construction sociale, pas biologique
- Discrimination directe, indirecte et racisme systémique
- L’étude Bobbia : biais raciaux aux urgences
- Social Loss (Strauss) et biais implicites
1. La race : construction sociale, pas biologique
Les tentatives historiques pour fonder une classification raciale sur des critères biologiques (mensurations crâniennes, morphologie du bassin) ont été scientifiquement réfutées. Il n’existe pas de « races biologiques » humaines — il existe une variation génétique continue dans l’espèce humaine, sans discontinuité permettant de définir des groupes biologiquement distincts.
En revanche, la race existe comme construction sociale : des catégories raciales sont produites par des processus sociaux, historiques et politiques. Ces catégories ont des effets réels sur les conditions de vie, l’accès aux ressources et la santé.
Le cours distingue deux processus complémentaires :
- Racisation : le processus par lequel un groupe dominant attribue une identité raciale à un groupe dominé (lui « assigne » une race). La racisation est un acte de pouvoir.
- Racialisation : le processus social plus général par lequel des hiérarchies sociales sont organisées selon des catégories raciales. La racialisation désigne le système lui-même.
Dans les deux cas, ce n’est pas la biologie qui crée les catégories — c’est la société. Mazouz (2020) a notamment analysé ces processus dans le contexte français.
Bien qu’il n’y ait pas de race biologique, le racisme — en tant que système social — produit des conséquences biologiques réelles : stress chronique, hypertension artérielle, inflammation, altération de la santé mentale. Les effets biologiques du racisme sont donc des effets sociaux qui se somatisent — ils seront détaillés en leçon 2.3.
2. Discrimination directe, indirecte et racisme systémique
Au sens juridique français, une discrimination est un traitement défavorable fondé sur un critère défini par la loi dans un domaine visé par la loi. La loi reconnaît 25 critères de discrimination (dont l’origine, la race, la religion, le sexe, l’orientation sexuelle, le handicap, l’âge, la précarité sociale…).
- Discrimination directe : un traitement défavorable explicitement fondé sur un des 25 critères. Exemple : refuser un rendez-vous à un patient en raison de son origine.
- Discrimination indirecte : une règle ou une pratique apparemment neutre qui produit des effets discriminatoires sur un groupe partageant un critère protégé. Exemple : une règle hospitalière selon laquelle les traducteurs ne sont pas disponibles pendant les week-ends — neutre en apparence, mais pénalise de facto les patients allophones.
Le racisme systémique désigne l’ensemble des inégalités raciales produites non pas par des actes individuels délibérément racistes, mais par le fonctionnement ordinaire des institutions et des structures sociales. Un système peut être raciste dans ses effets sans qu’aucun acteur individuel n’ait de volonté discriminatoire consciente. Le racisme systémique est hérité de l’histoire coloniale et esclavagiste et se perpétue par l’inertie des institutions.
3. L’étude Bobbia : biais raciaux aux urgences

L’étude Bobbia a sollicité 1 563 soignants travaillant dans les services d’urgences de France, Suisse, Belgique et Monaco. Chaque soignant a reçu un cas clinique identique : une personne de 50 ans présentant une douleur thoracique — situation potentiellement urgente. Le cas était accompagné de l’une des 8 photos générées par IA : 4 hommes et 4 femmes d’ethnies différentes (Nord-Africain, Noir, Asiatique, Blanc).
Les résultats montrent des disparités significatives dans la reconnaissance de l’urgence vitale :
- Sexe : les hommes sont reconnus en urgence vitale dans 62 % des cas, contre 49 % pour les femmes ;
- Ethnicité : les patients perçus comme blancs sont plus souvent reconnus en urgence vitale que les patients perçus comme non blancs ;
- Effet intersectionnel : le taux de reconnaissance est de 63 % pour les hommes blancs et de seulement 42 % pour les femmes noires — la même douleur thoracique, la même information clinique, 21 points d’écart.

4. Social Loss (Strauss) et biais implicites
Le sociologue Anselm Strauss a développé le concept de Social Loss (« perte sociale ») : en milieu hospitalier, les soignants attribuent — implicitement et explicitement — une valeur sociale à leurs patients. Ce jugement de valeur influence la qualité et l’intensité des soins prodigués. Un patient jugé « de valeur sociale élevée » (jeune, employé, père de famille, etc.) bénéficiera d’une prise en charge plus énergique qu’un patient jugé « de valeur sociale faible ». L’origine perçue peut contribuer à ce jugement.

Les biais implicites sont des associations mentales automatiques et inconscientes qui influencent les comportements sans que l’individu en soit conscient. Ils se forment par exposition répétée à des stéréotypes culturels et sont mesurables par l’IAT (Implicit Association Test).
L’IAT mesure la rapidité avec laquelle un individu associe des concepts (par exemple : prénom à consonance française vs étrangère) avec des attributs positifs ou négatifs. Plus l’association est rapide, plus le biais implicite est fort.

Le volet psychologie sociale du projet ANR-BIP (questionnaire national + IAT) montre que les soignants :
- N’ont aucune intention différenciée explicite (ils se déclarent non discriminants) ;
- Présentent néanmoins des biais implicites mesurables à l’IAT — notamment des associations pro-Blancs ou contre certaines éthnies.
Cela illustre le paradoxe central : on peut agir de façon discriminante sans le vouloir ni le savoir.
🧠 À retenir absolument
- Pas de race biologique — mais la race comme construction sociale produit des effets réels sur la santé.
- Racisation = attribution d’identité raciale par le groupe dominant. Racialisation = système social de hiérarchisation.
- 25 critères de discrimination en droit français. Discrimination directe (critère explicite) vs indirecte (pratique neutre aux effets discriminants).
- Racisme systémique : produit par le fonctionnement des institutions, sans intention individuelle délibérée.
- Étude Bobbia : 1 563 soignants, cas clinique douleur thoracique + 8 photos. Urgence vitale reconnue : 63 % hommes blancs vs 42 % femmes noires.
- Social Loss (Strauss) : valeur sociale attribuée implicitement aux patients, influence l’intensité des soins.
- Biais implicites (IAT) : inconscients, mesurables — aucune intention explicite de discriminer mais biais présents.
❓ Questions fréquentes
Comment peut-on discriminer sans le vouloir ?
C’est précisément ce que montrent les biais implicites. La discrimination consciente et volontaire (« je ne veux pas soigner cet(te) patient(e) ») est une forme minoritaire. La grande majorité des discriminations dans les soins passe par des mécanismes automatiques et inconscients : on accorde moins de temps, on explore moins les symptômes, on informe moins bien — sans s’en rendre compte, parce que ces comportements sont influencés par des stéréotypes intégrés de longue date. C’est le paradoxe des biais implicites : ils agissent sous le seuil de conscience.
Pourquoi les femmes noires sont-elles le groupe le moins bien traité dans l’étude Bobbia ?
L’étude Bobbia montre un effet cumulatif : le fait d’être femme et de ne pas être perçue comme blanche se combinent pour réduire la probabilité de reconnaissance de l’urgence. C’est une démonstration empirique de l’intersectionnalité (voir leçon 2.2) — les différentes dimensions de l’identité s’articulent de façon cumulative et ne peuvent pas être simplement additionnées. Le taux de 42 % pour les femmes noires n’est pas la somme de « le sexe fait perdre 13 points » et « l’ethnicité fait perdre X points » — c’est un effet spécifique de l’intersection des deux.
Le racisme systémique implique-t-il que tous les soignants sont racistes ?
Non. C’est une confusion fréquente. Le racisme systémique désigne des inégalités produites par le fonctionnement des institutions — les protocoles, les formations, les modes d’organisation, les critères d’affectation des ressources. Un soignant individuellement bienveillant et non discriminant peut contribuer malgré lui à un système produisant des inégalités raciales, si les structures dans lesquelles il s’inscrit génèrent ces inégalités. Comprendre le racisme systémique, c’est déplacer l’analyse de l’individu vers les structures.
Quelle différence entre Social Loss et biais implicite ?
Le Social Loss de Strauss est un concept sociologique décrivant le jugement de valeur sociale attribué aux patients dans le contexte hospitalier — ce jugement peut être partiellement conscient et partiellement institutionnalisé (on traite mieux les patients « utiles » socialement). Les biais implicites sont un concept de psychologie sociale désignant des associations mentales automatiques et inconscientes, mesurables par l’IAT. Ces deux concepts se complètent : le Social Loss explique pourquoi les soignants discriminent (par jugement de valeur sociale), les biais implicites expliquent comment (par mécanismes automatiques inconscients).
Mazouz (2020) — à quoi sert cette référence dans le cours ?
Sara Mazouz est une sociologue française dont les travaux portent sur la race et la citoyenneté en France. Sa référence dans le cours (2020) sert à ancrer les concepts de racisation et de racialisation dans la littérature scientifique française récente. Elle analyse notamment comment, en France, le discours officiel sur la « République indivisible » et la non-reconnaissance des races coexiste avec des processus réels de racisation dans les pratiques institutionnelles.
🚀 Pour aller plus loin
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.