Chapitre 2 — Compartiments liquidiens · Topic 4 : Équilibre acide-base · Leçon 4.2
Les systèmes tampons constituent la première ligne de défense contre les variations de pH, mais ils ne font que tamponner : ils ne peuvent pas éliminer les ions H+. L’élimination définitive repose sur deux organes effecteurs : les poumons (action rapide, en minutes) et les reins (action lente, en heures à jours). Cette double régulation explique pourquoi le pH reste remarquablement stable malgré une agression acide permanente.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- expliquer le rôle des poumons dans l’élimination du CO2 et la régulation de la PCO2 ;
- décrire le rôle de l’anhydrase carbonique dans les échanges gazeux ;
- expliquer le rôle des reins dans la sécrétion des H+ et la régénération des HCO3− ;
- décrire les mécanismes de transport tubulaire des ions H+ ;
- comparer la cinétique des deux systèmes de régulation.
🧭 Plan de la leçon
- La régulation pulmonaire : élimination de l’acide volatil
- La régulation rénale : élimination des acides fixes
- La double régulation et le bilan intégré
1. La régulation pulmonaire : élimination de l’acide volatil
1.1. Le principe : éliminer le CO2 pour consommer des H+
Le métabolisme cellulaire produit environ 15 000 à 20 000 mmol de CO2 par jour. Ce CO2 est transporté par le sang veineux jusqu’aux alvéoles pulmonaires, où il est éliminé lors de l’expiration. L’élimination du CO2 consomme simultanément des ions H+ et des bicarbonates selon la réaction :
H+plasma + HCO3−plasma → CO2,d + H2O → CO2 gaz
Le CO2 gazeux est ensuite éliminé par la ventilation alvéolaire. Plus on ventile, plus on élimine de CO2, et plus la PCO2 artérielle diminue.

1.2. L’anhydrase carbonique érythrocytaire
Dans les globules rouges, l’anhydrase carbonique catalyse l’hydratation du CO2 :
CO2 + H2O ↔ H2CO3 ↔ H+ + HCO3−
Cette réaction est réversible : dans les tissus, le CO2 entre dans le globule rouge et produit H+ et HCO3−. Les H+ sont tamponnés par l’hémoglobine. Au niveau pulmonaire, la réaction s’inverse : les H+ sont libérés par l’hémoglobine, se recombinent avec HCO3−, et le CO2 est expiré.

L’élimination pulmonaire du CO2 consomme des bicarbonates. Ceux-ci devront être régénérés par le rein pour maintenir la concentration plasmatique de HCO3− stable à 24 mmol/L.
1.3. Le contrôle nerveux de la ventilation
La ventilation alvéolaire est ajustée par les centres respiratoires du tronc cérébral. Les chémorécepteurs centraux (bulbaires) et périphériques (corpuscules carotidiens et aortiques) détectent les variations de PCO2, de pH et de PO2 :
- une augmentation de la PCO2 (ou une baisse du pH) stimule la ventilation → hyperventilation ;
- une diminution de la PCO2 (ou une hausse du pH) réduit la ventilation → hypoventilation.
Lors d’un exercice physique intense, la production de CO2 et d’acide lactique augmente brutalement. La ventilation s’accélère immédiatement pour éliminer le surplus de CO2. C’est un exemple spectaculaire de régulation pulmonaire en temps réel.
2. La régulation rénale : élimination des acides fixes
2.1. Le principe : sécréter les H+ et régénérer les HCO3−
Les reins éliminent environ 70 mmol/jour d’ions H+ dans les urines, correspondant aux acides fixes non métabolisés. Cette élimination se fait sans consommation de bicarbonates (contrairement à l’élimination pulmonaire).
Le rein assure deux fonctions couplées :
- Sécrétion des H+ dans la lumière tubulaire (transport actif) ;
- Régénération et réabsorption des HCO3− dans le sang (transport passif au niveau de la membrane basolatérale).

2.2. Les mécanismes de transport tubulaire
La sécrétion de H+ dans la lumière tubulaire se fait principalement par :
- l’échangeur Na+/H+ (NHE3) au pôle apical (tube proximal) — transport actif secondaire ;
- la H+-ATPase des cellules intercalaires (tube collecteur) — transport actif primaire.
Dans la cellule tubulaire, l’anhydrase carbonique catalyse la formation de H+ et HCO3− à partir de CO2 et H2O. Les H+ sont sécrétés dans la lumière, tandis que les HCO3− sont réabsorbés vers le plasma via la membrane basolatérale.

2.3. Les tampons urinaires
Les ions H+ sécrétés dans la lumière tubulaire ne restent pas libres : sans tamponnage, le pH urinaire descendrait à ~2,5, provoquant des lésions de l’épithélium. Ils sont pris en charge par les tampons urinaires :
- les phosphates (HPO42− + H+ → H2PO4−) — acidité titrable ;
- l’ammoniac (NH3 + H+ → NH4+) — ammoniogenèse.
L’ammoniogenèse rénale est un mécanisme adaptatif remarquable : en cas d’acidose chronique, le rein augmente sa production de NH3 (à partir de la glutamine), ce qui permet d’éliminer davantage de H+ sous forme de NH4+. Ce mécanisme met 3 à 5 jours à se mettre en place pleinement.
3. La double régulation et le bilan intégré
3.1. Deux systèmes complémentaires
Le pH plasmatique dépend du rapport [HCO3−] / PCO2 selon l’équation du tampon bicarbonate :
pH = 6,1 + log ([HCO3−] / (a × PCO2))
Le numérateur [HCO3−] est sous la dépendance du rein. Le dénominateur PCO2 est sous la dépendance du poumon. Le pH sanguin résulte donc d’un double contrôle.

3.2. Cinétique de la réponse
| Paramètre | Régulation pulmonaire | Régulation rénale |
|---|---|---|
| Type d’acide éliminé | Acide volatil (CO2) | Acides fixes |
| Délai d’action | Minutes | 24 à 48 heures (plein effet : 3-5 jours) |
| Paramètre contrôlé | PCO2 | [HCO3−] |
| Mécanisme | Ventilation alvéolaire | Sécrétion H+, réabsorption HCO3− |
| Consommation de HCO3− | Oui (nécessite régénération rénale) | Non (régénère les HCO3−) |
3.3. Le rôle du métabolisme
Le métabolisme cellulaire contribue aussi à l’élimination des H+ par consommation locale des anions organiques (réaction de combustion) :
Y− + H+ + O2 → CO2 + H2O
Cette réaction nécessite un apport suffisant en O2. En cas d’hypoxie (déficit en O2), le métabolisme ne peut plus éliminer les acides organiques, entraînant une acidose lactique. C’est le cas majeur de l’arrêt cardio-respiratoire.
Le poumon élimine les H+ en consommant des bicarbonates. Le rein élimine les H+ sans consommer de bicarbonates (il les régénère). C’est une différence fondamentale : sans le rein, la concentration en HCO3− chuterait progressivement malgré une ventilation normale.
3.4. Bilan des ions H+
Pour maintenir un état acido-basique stable, chaque voie d’élimination doit compenser exactement la production correspondante :
- les poumons éliminent les H+ provenant de la dissociation du CO2 dissous (~20 000 mmol/jour) ;
- les reins éliminent les H+ des acides fixes minéraux (~35 mmol/jour) et organiques non métabolisés (~35 mmol/jour) ;
- le métabolisme recycle les anions organiques métabolisables (~1 965 mmol/jour).
🧠 À retenir absolument
- Poumons : élimination du CO2 (acide volatil), action en minutes, contrôle de la PCO2, consomme des HCO3−.
- Reins : élimination des acides fixes (~70 mmol/jour), action en 24-48 h, sécrétion de H+ par NHE3 et H+-ATPase, régénération des HCO3−.
- Anhydrase carbonique : catalyse CO2 + H2O ↔ H+ + HCO3− (dans le globule rouge et la cellule tubulaire rénale).
- Tampons urinaires : phosphates (acidité titrable) et NH3 (ammoniogenèse) empêchent un pH urinaire trop acide.
- pH = 6,1 + log([HCO3−] / a·PCO2) : numérateur = rein, dénominateur = poumon.
- En hypoxie, le métabolisme ne peut plus consommer les anions organiques → acidose lactique.
❓ Questions fréquentes
Pourquoi le poumon est-il plus rapide que le rein ?
Le poumon agit par simple modification de la ventilation (ajustement mécanique), ce qui prend quelques secondes à minutes. Le rein doit mettre en place des transports actifs membranaires, synthétiser des enzymes (ammoniogenèse) et modifier la réabsorption tubulaire, ce qui nécessite 24 à 48 heures, voire 3 à 5 jours pour l’adaptation complète de l’ammoniogenèse.
Que se passe-t-il si les deux systèmes sont défaillants ?
Si le poumon et le rein sont tous deux défaillants, aucune compensation n’est possible. C’est la situation du trouble mixte, la plus grave : le pH s’éloigne rapidement de la normale, pouvant mettre la vie en danger (pH < 6,8 ou > 7,8).
Pourquoi l’acidose lactique survient-elle lors d’un arrêt cardiaque ?
L’arrêt cardiaque interrompt la perfusion tissulaire : les cellules ne reçoivent plus d’O₂. Sans O₂, le métabolisme aérobie s’arrête et le lactate s’accumule (glycolyse anaérobie). Les anions organiques ne sont plus recyclés par combustion, et les acides fixes s’accumulent rapidement.
Pourquoi les H+ urinaires doivent-ils être tamponnés ?
Sans tamponnage, le pH urinaire chuterait à environ 2,5, valeur incompatible avec l’intégrité de l’épithélium tubulaire. Les tampons urinaires (phosphates et NH₃) fixent les H⁺ sous forme de H₂PO₄⁻ et NH₄⁺, permettant l’excrétion d’une grande quantité de H⁺ sans acidification excessive des urines.
Pourquoi l’élimination pulmonaire du CO2 consomme-t-elle des bicarbonates ?
Pour être expiré, le CO2 doit d’abord être reformé à partir de H+ et HCO3− dans le globule rouge (réaction inverse catalysée par l’anhydrase carbonique). Chaque molécule de CO2 éliminée consomme donc un ion H+ et un ion bicarbonate. C’est pourquoi le rein doit en permanence régénérer les bicarbonates pour compenser cette consommation.
🚀 Pour aller plus loin
Quand l’un des deux systèmes est défaillant, l’autre compense — mais imparfaitement :
- Leçon 4.1 — pH sanguin et systèmes tampons
- Leçon 4.3 — Troubles de l’équilibre acide-base
- Hémoglobine et transport de l’O₂ — le lien entre tamponnage et transport gazeux
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.