Chapitre 9 — Cibles et mécanismes d’action des médicaments · Topic 3 : Autres cibles et mécanismes émergents · Leçon 3.1
En 1975, Köhler et Milstein publient la première production d’anticorps monoclonaux à partir d’hybridomes murins. Cinquante ans plus tard, cette famille domine l’oncologie ciblée et l’immunologie clinique : trastuzumab pour un quart des cancers du sein, cetuximab pour les cancers colorectaux KRAS-sauvages, nivolumab qui a bouleversé le pronostic du mélanome métastatique. Cette leçon présente le principe d’action des anticorps monoclonaux (Ac mAb), leur nomenclature codée, leurs deux stratégies d’action (anti-ligand et anti-récepteur) et le mécanisme d’inhibition des points de contrôle immunitaire.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- définir un anticorps monoclonal et décrire ses deux grands modes d’action pharmacologique ;
- lire la nomenclature INN des Ac mAb (racine cible, suffixes -omab / -ximab / -zumab / -mumab) et en déduire le degré d’humanisation ;
- citer les exemples canoniques du cours : rituximab (anti-CD20), trastuzumab (anti-HER2), cetuximab (anti-EGFR), infliximab (anti-TNF) ;
- expliquer la voie de signalisation PD-1 / PD-L1 et le mode d’action du nivolumab dans le mélanome métastatique ;
- distinguer les deux stratégies d’inhibition d’un axe de signalisation : cibler le ligand circulant ou cibler le récepteur.
🧭 Plan de la leçon
- Principe d’action d’un anticorps monoclonal
- Nomenclature INN et humanisation
- Trastuzumab et HER2 : exemple thérapeutique
- Immunothérapie PD-1 / PD-L1 et nivolumab
- Deux stratégies : anti-ligand ou anti-récepteur
1. Principe d’action d’un anticorps monoclonal
Un anticorps monoclonal (Ac mAb) est le seul type de médicament qui approche de la vraie spécificité d’action évoquée par Paul Ehrlich : une seule cible, un seul épitope, un seul effet biologique visé. Cette précision explique à la fois leur efficacité en oncologie ciblée et leur coût très élevé (production biotechnologique en cellules mammifères).
Les anticorps monoclonaux sont des immunoglobulines fabriquées pour reconnaître un antigène spécifique, choisi comme cible thérapeutique. La liaison anticorps-antigène provoque des effets qui varient selon la nature de la cible et de l’anticorps :
- Lyse cellulaire par fixation du complément (recrutement du complément et du système immunitaire pour détruire la cellule marquée). Exemple : rituximab, anti-CD20, utilisé dans le traitement de certains lymphomes B ;
- Inactivation de la cible et de ses effets biologiques, par deux mécanismes possibles :
- compétition avec un ligand circulant, comme les anti-TNF (infliximab, adalimumab) utilisés dans les maladies inflammatoires sévères (polyarthrite rhumatoïde, MICI, psoriasis) ;
- compétition avec un récepteur à activité tyrosine kinase, comme les anti-EGFR (cetuximab) ou les anti-HER2 (trastuzumab).
À la différence d’une petite molécule chimique, un anticorps monoclonal n’entre pas dans la cellule : il agit à la surface (récepteur membranaire) ou dans le milieu extracellulaire (ligand circulant). Il ne peut donc pas cibler un antigène strictement intracellulaire.
2. Nomenclature INN et humanisation
Les Ac mAb portent une Dénomination Commune Internationale (DCI) construite selon un code strict de l’OMS. La DCI se lit de la fin vers le début :
| Suffixe | Origine de l’anticorps | Immunogénicité | Exemple |
|---|---|---|---|
| -omab | Murin (100 % souris) | Très forte | ibritumomab |
| -ximab | Chimérique (souris + humain) | Élevée | cetuximab, rituximab, infliximab |
| -zumab | Humanisé (> 90 % humain) | Modérée | trastuzumab, bevacizumab, omalizumab |
| -mumab | Humain (100 % humain) | Faible | adalimumab, nivolumab (parfois écrit -umab) |
Juste avant le suffixe, une racine indique la cible (par exemple -tu- pour tumeur, -ci- pour cardiovasculaire, -li- pour immunomodulateur), et un préfixe libre choisi par le laboratoire termine l’ensemble.

Les anticorps humanisés et entièrement humains permettent de diminuer l’immunogénicité (moindre production d’anticorps anti-médicament, moins d’échappement thérapeutique), d’augmenter la durée d’action et d’améliorer l’efficacité clinique. C’est pourquoi les Ac mAb récents sont presque tous -zumab ou -mumab.
3. Trastuzumab et HER2 : exemple thérapeutique
Environ 25 % des cancers du sein sur-expriment le récepteur HER-2 (Human Epidermal growth factor Receptor 2), un récepteur à activité tyrosine kinase de la famille EGF. Cette sur-expression entretient une prolifération tumorale continue.
Le trastuzumab (nom commercial : Herceptin®) est un anticorps monoclonal humanisé dirigé contre le domaine extracellulaire de HER2. En se liant au récepteur, il :
- bloque la dimérisation du récepteur à activité tyrosine kinase, indispensable à son activation ;
- empêche la phosphorylation croisée intracellulaire, donc la transduction du signal de prolifération ;
- marque la cellule tumorale pour une cytotoxicité à médiation cellulaire dépendante des anticorps (ADCC), effet immunitaire additionnel.

Le cetuximab agit selon le même principe sur le récepteur EGFR (cancer colorectal métastatique KRAS-sauvage, cancer épidermoïde ORL). En parallèle, une petite molécule comme l’osimertinib pénètre dans la cellule et bloque le domaine tyrosine kinase intracellulaire d’EGFR : même axe biologique, deux stratégies chimiques (anticorps extracellulaire vs inhibiteur oral intracellulaire).

Ne pas confondre HER2 (récepteur tyrosine kinase de la famille EGF, cible du trastuzumab) et EGFR / HER1 (récepteur EGF classique, cible du cetuximab et de l’osimertinib). Ils appartiennent à la même famille mais ne se chevauchent pas cliniquement : on prescrit sur signature moléculaire de la tumeur.
4. Immunothérapie PD-1 / PD-L1 et nivolumab
Physiologiquement, un point de contrôle immunitaire limite l’auto-agression : la protéine PD-L1 (Programmed Death-Ligand 1, découverte en 1992) exprimée à la surface d’une cellule se lie au récepteur PD-1 du lymphocyte ; cette liaison éteint la réponse cytotoxique. Certaines cellules cancéreuses sur-expriment PD-L1 et induisent ainsi une immunotolérance : le lymphocyte reconnaît la cellule tumorale mais ne l’élimine pas.

Les inhibiteurs de points de contrôle sont des anticorps monoclonaux qui rompent cette liaison inhibitrice :
- les anti-PD-1 se fixent sur le récepteur du lymphocyte (nivolumab, pembrolizumab) ;
- les anti-PD-L1 se fixent sur le ligand exposé par la cellule tumorale (atezolizumab, durvalumab).
Résultat : la levée de l’inhibition ré-active la réponse immunitaire anti-tumorale, avec une amplification particulièrement marquée dans certains cancers.
Le nivolumab (anti-PD-1) est utilisé dans le traitement du mélanome malin métastatique, cancer de la peau au pronostic historiquement très défavorable. Les essais pivots (CheckMate 066, 2015) ont montré une amélioration majeure et prolongée de la survie par rapport à la chimiothérapie classique (dacarbazine), au prix d’effets indésirables immuno-médiés (colite, hépatite, endocrinopathies, pneumopathie).

La découverte de la voie PD-1 par Tasuku Honjo (1992) et celle du récepteur inhibiteur CTLA-4 par James P. Allison ont valu à leurs auteurs le prix Nobel de physiologie ou médecine 2018 : en une génération, la pharmacologie du cancer est passée de la seule chimiothérapie cytotoxique à l’immuno-oncologie, aujourd’hui l’un des plus gros pans du développement thérapeutique.
5. Deux stratégies : anti-ligand ou anti-récepteur
Une même voie de signalisation peut être bloquée à deux niveaux, ce qui multiplie les cibles pharmacologiques :
| Stratégie | Cible | Exemple ligand circulant | Exemple récepteur membranaire |
|---|---|---|---|
| Anti-ligand | La substance qui active le récepteur | bevacizumab (anti-VEGF), infliximab (anti-TNF) | — |
| Anti-récepteur | Le récepteur lui-même | — | trastuzumab (anti-HER2), cetuximab (anti-EGFR), nivolumab (anti-PD-1) |

Ces deux stratégies peuvent parfois être combinées ou choisies selon la biologie du patient : un ligand circulant abondant (VEGF dans les cancers vascularisés) est plus facile à neutraliser en périphérie, tandis qu’un récepteur sur-exprimé (HER2 dans le cancer du sein) est mieux ciblé directement à la membrane tumorale.
🧠 À retenir absolument
- Un anticorps monoclonal reconnaît un antigène spécifique et agit par lyse cellulaire (complément) ou inactivation de cible.
- Nomenclature : -omab (murin) → -ximab (chimérique) → -zumab (humanisé) → -mumab (humain), avec humanisation croissante et immunogénicité décroissante.
- Trastuzumab (anti-HER2, Herceptin®) : 25 % des cancers du sein sur-exprimant HER-2. Cetuximab : anti-EGFR.
- PD-1 / PD-L1 : point de contrôle immunitaire détourné par la tumeur pour induire une immunotolérance. Nivolumab (anti-PD-1) = mélanome métastatique.
- Deux stratégies pour bloquer une voie : anti-ligand circulant (bevacizumab, infliximab) ou anti-récepteur (trastuzumab, cetuximab, nivolumab).
❓ Questions fréquentes
Pourquoi les Ac mAb ne se donnent-ils jamais par voie orale ?
Parce qu’un anticorps est une protéine de haut poids moléculaire (~150 kDa) qui serait dégradée par les protéases digestives et incapable de traverser l’épithélium intestinal intact. On les administre en voie IV (perfusion hospitalière) ou, pour certains, en voie sous-cutanée (adalimumab, formes SC du trastuzumab). Leur demi-vie plasmatique très longue (jours à semaines) autorise des administrations espacées.
Comment un anticorps monoclonal peut-il tuer une cellule ?
Deux mécanismes principaux : la cytotoxicité dépendante du complément (CDC), où la fixation de l’Ac mAb sur l’antigène active la cascade du complément qui perce la membrane, et la cytotoxicité à médiation cellulaire dépendante des anticorps (ADCC), où des lymphocytes NK reconnaissent la partie Fc de l’anticorps et détruisent la cellule marquée. Le rituximab (anti-CD20) et le trastuzumab (anti-HER2) mobilisent tous deux ces effecteurs immunitaires.
Comment sait-on qu’une tumeur du sein sur-exprime HER2 ?
Par une analyse anatomopathologique systématique sur biopsie : immunohistochimie (score 0 à 3+) puis, si le score est intermédiaire, hybridation in situ fluorescente (FISH) pour compter les copies du gène ERBB2. Seuls les cancers HER2-positifs (environ 25 % des cas) tirent bénéfice du trastuzumab : le prescrire à une tumeur HER2-négative serait à la fois inutile et coûteux.
Pourquoi les immunothérapies anti-PD-1 marchent-elles surtout dans certains cancers ?
Parce que leur efficacité dépend de la charge mutationnelle tumorale (nombre de néo-antigènes présentés au système immunitaire) et de l’infiltrat lymphocytaire préexistant. Les cancers riches en mutations (mélanome, cancer du poumon des fumeurs, tumeurs MSI colorectales) répondent bien ; les cancers « froids », pauvres en lymphocytes intratumoraux, répondent peu. Le nivolumab et le pembrolizumab ont ainsi des AMM dans plusieurs indications désormais.
Un anti-PD-1 est-il un immunosuppresseur ?
C’est exactement l’inverse : il lève une inhibition physiologique et ré-active la réponse immunitaire. C’est ce qui explique son profil d’effets indésirables très particulier : immuno-médiés (colite, hépatite, thyroïdite, pneumopathie, hypophysite), parfois graves, gérés par corticothérapie et, si nécessaire, arrêt du traitement. À l’opposé, l’infliximab (anti-TNF) est bien un immunosuppresseur, utilisé pour éteindre une inflammation excessive.
🚀 Pour aller plus loin
Pour approfondir les cibles pharmacologiques et leur contexte clinique :
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.