Chapitre 22 — Développement intellectuel de l’enfant · Topic 2 : Développement cognitif · Leçon 2.2
Le développement intellectuel s’inscrit dans une distribution continue. À ses extrêmes se trouvent la déficience intellectuelle et le haut potentiel. Mais l’intelligence ne se réduit pas au QI : le développement affectif précoce — la qualité du lien mère-enfant, les séparations, les carences — en est l’un des déterminants les plus puissants.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Classer les niveaux de déficience intellectuelle selon le QI et en connaître les principales étiologies ;
- Définir les troubles des apprentissages (dys-) et leurs caractéristiques ;
- Décrire les 3 étapes du développement affectif selon Spitz et les conséquences des séparations précoces ;
- Opposer la théorie de Freud (étayage) à celle de Bowlby (attachement inné) ;
- Connaître les résultats des études sur les orphelins roumains et les expériences d’Harlow.
🧭 Plan de la leçon
- Déficience intellectuelle et précocité : les extrêmes du QI
- Troubles des apprentissages (dys-)
- Développement affectif et relation mère-bébé (R. Spitz)
- Genèse du lien d’attachement : Freud vs Bowlby
- Séparations précoces et carences affectives : données expérimentales
1. Déficience intellectuelle et précocité : les extrêmes du QI
La distribution du QI suit une courbe de Gauss de moyenne 100 et d’écart-type 15. Les extrêmes de cette distribution correspondent à des profils cliniques distincts.
QI < 70, soit au-dessous de −2 écarts-types de la moyenne.
| Niveau | QI | Proportion |
|---|---|---|
| Légère | 50–69 | ≈ 85 % des déficients intellectuels |
| Modérée | 35–49 | ≈ 10 % |
| Sévère | 20–34 | ≈ 3–4 % |
| Profonde | < 20 | ≈ 1–2 % |
Étiologies : génétiques (trisomie 21, syndrome de l’X fragile, phénylcétonurie non dépistée), environnementales in utero (infections, alcool fœtal), périnatalité difficile (prématurité, asphyxie), et carences affectives précoces (voir section 5).
Le QI limite (borderline) se situe entre 70 et 85 — zone de vulnérabilité sans déficience constituée.
QI > 130 (au-dessus de +2 écarts-types), soit environ 2,3 % de la population. La précocité ne garantit pas la réussite scolaire : des difficultés d’adaptation sociale, une hypersensibilité et une pensée en arborescence peuvent complexifier le parcours.
2. Troubles des apprentissages (dys-)
Les troubles spécifiques des apprentissages se caractérisent par des difficultés persistantes et sélectives, malgré une intelligence globale normale, une scolarisation appropriée et l’absence d’atteinte sensorielle ou neurologique majeure.
| Trouble | Domaine atteint | Prise en charge |
|---|---|---|
| Dyslexie | Lecture et décodage phonologique | Orthophonie |
| Dysorthographie | Orthographe | Orthophonie |
| Dyscalculie | Calcul et raisonnement numérique | Orthophonie, neuropsychologie |
| Dyspraxie | Coordination motrice et gestes appris | Psychomotricité |
| TDAH | Attention, impulsivité, hyperactivité | Pluridisciplinaire (pédopsychiatrie) |
3. Développement affectif et relation mère-bébé (R. Spitz)
Affectivité = ensemble des émotions et sentiments, pénibles ou agréables, qui animent les pensées et les actes et orientent notre comportement et notre vie relationnelle. Ces émotions sont ressenties très précocement, dès la vie anténatale probablement.
Dans les conditions habituelles, la mère est la première personne que le bébé « rencontre », au sein du triangle primaire père-mère-bébé. Le fonctionnement affectif initial est souvent décrit comme binaire : plaisir/déplaisir, tension/détente, amour/haine. Le bébé a la capacité d’exprimer ses émotions et de percevoir celles de sa mère.
R. Spitz distingue 3 étapes du développement de l’affectivité du bébé :
| Étape | Âge | Description |
|---|---|---|
| a) Angoisse du 8ème mois | 8 mois | Intériorisation de la relation à la mère ; peur de l’étranger (angoisse de séparation) ; la relation à la mère peut se poursuivre dans le psychisme même en son absence, et se déplace progressivement sur d’autres objets d’amour |
| b) Le « non » | 18 mois | Acquisition de la négation, premier acte d’affirmation de soi |
| c) Le « je » | 3ème année | Émergence du sentiment d’identité personnelle |
Spitz décrit 3 réactions successives lors de séparations prolongées en pouponnière :
- Détresse (l’enfant pleure et cherche)
- Découragement (alternance de colère et de tristesse)
- Détachement et indifférence
En cas de séparation brutale prolongée (plusieurs mois à 2-3 ans) : dépression anaclitique (rupture du lien), puis, si la séparation se prolonge, hospitalisme : hypotonie, indifférence, immobilité, balancement monocorde, troubles somatiques (diarrhées, infections) — pouvant évoluer jusqu’à la mort.
4. Genèse du lien d’attachement : Freud vs Bowlby
| Auteur | Théorie | Nature de l’attachement |
|---|---|---|
| Freud | Théorie de l’étayage | L’attachement dérive secondairement de la pulsion de nourriture : l’amour du bébé pour sa mère s’étaye sur la satisfaction de son besoin de nutrition. Stades du développement libidinal : oral, anal, phallique, latence, puberté. |
| Bowlby | Théorie de l’attachement | Existence d’un besoin primaire inné d’attachement, indépendant de la faim. L’attachement est une vraie pulsion en soi, aussi fondamentale que le besoin de nourriture. S’appuie sur l’observation directe du jeune enfant (et non la reconstruction a posteriori à partir d’adultes). |
- Programmé phylogénétiquement pour maintenir la proximité entre le bébé et celui qui l’élève
- S’appuie initialement sur des comportements innés : réflexes d’agrippement (grasping), de fouissement, de succion, poursuite, cris et sourire
- Existence d’une régulation interactive : activé par certains états du bébé (fatigue, froid, faim) et par certaines réactions de la mère (éloignement, rejet, gronderie)
M. Ainsworth distingue l’attachement secure (confiance basale, sécurité interne) et l’attachement insecure : un enfant ayant développé un attachement insécure présente un risque accru de troubles anxieux et dépressifs à l’adolescence et à l’âge adulte.
5. Séparations précoces et carences affectives : données expérimentales
Étude des orphelins roumains (2004 et 2009) — Contexte : découverte d’orphelinats roumains à la chute du régime communiste (1989) ; adoption internationale. Des équipes américaine et anglaise ont suivi le développement des enfants adoptés avant 40 mois en mesurant leur QI à 6 ans.
| Durée de privation | Résultats |
|---|---|
| < 6 mois d’orphelinat | Récupération remarquable après adoption |
| > 24 mois d’orphelinat | QI inférieur de 25 points par rapport aux adoptés précoces (supérieur à 1 écart-type = déficits persistants majeurs) |
Conclusion : confirme les travaux de Spitz. Supprimer les carences précoces permet de restaurer en partie une dynamique de développement plus harmonieuse.

Expériences d’Harlow sur les macaques — études récentes (2004) — Principe : exposer des singes ayant eu ou non une carence affective précoce ; observer la modulation génétique d’un récepteur à la sérotonine (impliqué dans la gestion du stress) et d’une hormone de stress (ACTH) ; exposer les singes à de l’alcool dans leur environnement.
| Résultats |
|---|
| Présence d’un polymorphisme fonctionnel « short/long » du récepteur à la sérotonine → moins bonne gestion du stress chez tous les singes porteurs |
| Les singes avec carence affective précoce ET polymorphisme short sont les plus susceptibles de devenir alcooliques à l’âge adulte si de l’alcool est disponible dans l’environnement |
Conclusion : montre l’effet de l’environnement et comment celui-ci peut être modulé par des facteurs de résilience aussi bien génétiques qu’hormonaux.

K. Lorenz a mis en évidence la notion d’empreinte : acquisition génétiquement programmée (différente d’un apprentissage renforcé), déclenchée par des stimuli visuels (mouvement) et auditifs pendant une période sensible. Exemple : les oisillons suivent n’importe quel objet en mouvement lors de la période sensible, obéissant à un comportement génétiquement inscrit.
🧠 À retenir absolument
- Déficience intellectuelle : QI < 70 ; 85 % des cas sont légères (QI 50-69). Étiologies : génétiques, environnementales, carences affectives.
- Spitz — 3 étapes affectivité : angoisse du 8ème mois, le « non » (18 mois), le « je » (3ème année). Séparation prolongée → dépression anaclitique → hospitalisme (pouvant mener à la mort).
- Freud : attachement dérive secondairement de la nutrition (théorie de l’étayage). Bowlby : besoin primaire inné d’attachement, indépendant de la faim — contredit Freud.
- Orphelins roumains : séjour > 24 mois → QI inférieur de 25 points (plus d’1 écart-type), confirme Spitz.
- Harlow : carence affective précoce + polymorphisme short sérotonine = plus grande susceptibilité à l’alcoolisme. Rôle des facteurs de résilience génétiques ET hormonaux.
- Ainsworth : attachement insecure → risque accru troubles anxiodépressifs à l’adolescence et à l’âge adulte.
❓ Questions fréquentes
Qu’est-ce que la dépression anaclitique et en quoi diffère-t-elle de l’hospitalisme ?
La dépression anaclitique (Spitz) est un tableau dépressif aigu observé chez le nourrisson de 6 mois à 2-3 ans, séparé brutalement de sa mère dans de mauvaises conditions. Elle débute de façon active (agitation, troubles du sommeil, refus alimentaire). Si la séparation se prolonge, elle évolue vers un tableau passif : c’est l’hospitalisme, marqué par l’hypotonie, l’indifférence, l’immobilité, les balancements monocordes et les troubles somatiques. L’hospitalisme peut conduire à la mort si aucun lien affectif n’est rétabli.
En quoi la théorie de l’étayage de Freud et la théorie de l’attachement de Bowlby s’opposent-elles ?
Pour Freud, l’attachement du bébé à sa mère est secondaire : il dérive de la satisfaction des besoins de nourriture (l’amour s’étaye sur le plaisir oral de la tétée). Pour Bowlby, l’attachement est une pulsion primaire et innée, aussi fondamentale que la faim, indépendante de l’alimentation. Il s’appuie sur des comportements phylogénétiquement programmés (grasping, sourire, cris) et sur les données de l’éthologie animale — ce que Freud, travaillant par reconstruction a posteriori à partir d’adultes, ne pouvait observer.
Qu’a montré l’étude des orphelins roumains sur les effets des carences précoces ?
L’étude (2004 et 2009, équipes américaine et anglaise) a suivi des enfants adoptés issus d’orphelinats roumains découverts à la chute du régime communiste. Mesure du QI à 6 ans : les adoptés précoces (< 6 mois d’orphelinat) récupéraient remarquablement. Ceux ayant séjourné plus de 24 mois présentaient un QI inférieur de 25 points — valeur supérieure à l’écart-type (±15), signant des déficits persistants majeurs. Cette étude confirme les travaux de Spitz sur l’irréversibilité des carences affectives prolongées.
Pourquoi le polymorphisme « short/long » du récepteur à la sérotonine est-il pertinent dans les expériences d’Harlow ?
Ce polymorphisme fonctionnel (variante du gène du transporteur de la sérotonine) est présent dans la population normale. Les porteurs du variant « short » présentent une moins bonne régulation du stress, quel que soit leur vécu. Mais les singes qui cumulent ce polymorphisme ET une carence affective précoce deviennent significativement plus vulnérables à l’alcoolisme — là où les porteurs « short » élevés par leur mère restent relativement protégés. Cela illustre l’interaction entre environnement affectif précoce et susceptibilité génétique.
La précocité intellectuelle (HPI) entraîne-t-elle systématiquement une réussite scolaire ?
Non. Le haut potentiel intellectuel (QI > 130) n’est pas un gage de réussite scolaire. Les enfants HPI peuvent présenter des difficultés d’adaptation sociale (décalage avec les pairs), une hypersensibilité émotionnelle, une pensée en arborescence qui ne s’accommode pas des apprentissages linéaires classiques, et parfois des troubles des apprentissages associés (« dys »). La prise en charge doit tenir compte de l’ensemble du profil psychoaffectif, pas seulement du score de QI.