Chapitre 16 — Constructions catégorielles et culture dans le soin · Topic 1 : Culture et relation soignant-soigné · Leçon 1.2
Comment la culture s’invite-t-elle concrètement dans les soins ? En milieu hospitalier, les soignants ne traitent pas chaque patient de façon entièrement individuelle : ils les catégorisent. Ces catégorisations ne sont pas neutres — elles produisent des routines soignantes qui peuvent aboutir à des soins différenciés. Une thèse de sociologie menée en maternité parisienne en offre une illustration empirique fouillée.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Expliquer comment la culture est utilisée comme ressource explicative par les soignants ;
- Décrire la méthodologie de la thèse sur les trajectoires de soins des femmes « Africaines » ;
- Expliquer la notion d’idéal-type (Weber) et ses manifestations en maternité ;
- Identifier la porosité des catégories et leur fluctuation dans le temps.
🧭 Plan de la leçon
- La culture comme ressource explicative pour les soignants
- Une thèse sur les trajectoires de soins des femmes « Africaines » en maternité
- L’idéal-type : des soins différenciés
- Porosité et fluctuation des catégories
1. La culture comme ressource explicative pour les soignants
Dans le quotidien hospitalier, la culture est fréquemment invoquée pour expliquer des comportements de patients qui étonnent ou dérangent les soignants. Trois types de comportements reviennent régulièrement dans cette rhétorique :
- Le manque de recours aux soins : « ils ne viennent pas en consultation car c’est culturel » (en masquant la précarité, les barrières linguistiques, le manque de droits) ;
- La non-observance : « ils ne suivent pas leur traitement car leur rapport au médicament est culturellement différent » ;
- Le refus de soins : « elles refusent la péridurale pour des raisons religieuses ou culturelles ».
Dans chaque cas, la culture remplace une analyse des conditions concrètes (contraintes économiques, barrières d’accès, peur, information insuffisante). Elle attribue la responsabilité au patient plutôt qu’aux structures.
2. Une thèse sur les trajectoires de soins des femmes « Africaines » en maternité
Une thèse de doctorat en sociologie, menée dans une maternité parisienne, a étudié empiriquement comment les soignants catégorisent et traitent les femmes qu’ils désignent comme « Africaines �.

- 54 entretiens semi-directifs avec des femmes hospitalisées ;
- Observation participante dans les services (immersion du chercheur) ;
- Récits de vie pour reconstituer les trajectoires ;
- 15 entretiens avec des soignants en démarche d’auto-analyse (DEA).
Dans le langage courant des soignants, le terme utilisé est « Africaine » — jamais « Noire ». C’est une catégorie d’usage construite par les professionnels, non par les patientes elles-mêmes. Elle repose sur une désignation géographique apparemment neutre, qui masque en réalité une catégorisation raciale implicite.
À l’intérieur de cette catégorie, les soignants distinguent des sous-catégories :
- Le pays d’origine (Mali, Congo, Cameroun…) ;
- La génération (première génération, « élevée en France »).
Ces sous-catégories témoignent d’une catégorie qui n’est pas monolithique, mais fragmentée selon les représentations soignantes.
La thèse met en évidence l’invisibilité de la classe moyenne africaine dans les représentations soignantes. Les femmes issues de classes moyennes ou supérieures africaines — qui ne correspondent pas au stéréotype de la femme « africaine pauvre et peu éduquée » — ne sont pas reconnues comme appartenant à la catégorie « Africaine ». La catégorie est poreuse : elle n’enferme pas tous les individus de manière égale.
3. L’idéal-type : des soins différenciés
L’idéal-type est un outil conceptuel proposé par Max Weber : c’est une construction abstraite qui résume les traits caractéristiques d’un phénomème social, sans prétendre décrire la réalité de chaque individu. Il permet d’analyser les tendances générales d’un groupe tout en reconnaissant que chaque cas particulier s’en écarte.
La thèse identifie un idéal-type des soins prodigués aux femmes catégorisées comme « Africaines » en maternité. Cet idéal-type se manifeste par plusieurs pratiques soignantes différenciées.

- Moins de soins non obligatoires : les soignants proposent moins spontanément les soins de confort ou optionnels, justifiant cela par un « pas dans leur culture ». La liberté de choix du patient est réduite par des suppositions sur ses préférences culturelles.
- Moins de diagnostic anténatal (DAN) : les femmes catégorisées « Africaines » se voient moins souvent proposer les examens de dépistage non obligatoires (ex. : amniocentèse, dépistage T21 approfondi).
- Un protocole de terme « ethnique » : pour ces femmes, le terme de la grossesse est estimé différemment (protocole spécifique), sur la base de représentations non validées scientifiquement.
- Des naturalisations : deux formules reviennent en boucle — « elles accouchent mieux » (qui invisibilise le taux élevé de césariennes observé par ailleurs chez ce groupe, cf. leçon 1.3) et « elles allaitent toutes très bien » (naturalisation d’une capacité individuelle en trait culturel ou biologisant).
4. Porosité et fluctuation des catégories
Les catégories soignantes ne sont ni hermétiques ni stables. La thèse montre deux dynamiques importantes.
Certains individus « ne rentrent pas » dans la catégorie malgré leur appartenance de surface : la femme africaine diplômée, à l’aise en français, travaillant dans les services publics n’est pas perçue comme « Africaine » au sens de la catégorie soignante. La catégorie est donc sélective : elle s’applique surtout aux individus qui confirment les représentations préexistantes.
Le contenu affectif et pratique d’une même catégorie varie selon les services et les périodes :
- En suites de couches : représentation globalement positive (« elles sont courageuses, elles ne se plaignent pas ») ;
- En diabétologie : représentation négative (« elles ne suivent pas le régime, c’est culturel ») ;
- Dans les services infectieux : représentations différentes encore (contexte de VIH).
Un même groupe peut donc être catégorisé positivement dans un service et négativement dans un autre, en fonction des normes et des enjeux propres à chaque service.
La vie hospitalière ne se réduit pas aux grandes décisions médicales. Les stéréotypes s’inscrivent dans des routines quotidiennes : la manière dont on accueille une patiente, dont on l’informe (ou pas), dont on gère la chambre. Ces routines font l’objet de négociations informelles entre soignants, et entre soignants et patientes : certaines femmes comprennent ces codes et négocient activement leur prise en charge, d’autres subissent les catégorisations sans pouvoir les contester.
🧠 À retenir absolument
- La culture est utilisée par les soignants comme explication du manque de recours, de la non-observance et du refus de soins — en masquant les déterminants sociaux réels.
- Terme d’usage en maternité : « Africaine » (jamais « Noire ») — catégorie construite par les soignants, avec sous-catégories (pays, génération).
- Méthode de la thèse : 54 entretiens semi-directifs + observation participante + récits de vie + 15 entretiens DEA.
- Idéal-type (Weber) : abstraction résumant les tendances, pas un portrait individuel.
- Quatre manifestations : moins de soins non obligatoires, moins de DAN, protocole de terme « ethnique », naturalisations (« elles accouchent mieux », « elles allaitent toutes très bien »).
- « Elles accouchent mieux » → invisibilise le taux élevé de césariennes chez ce groupe.
- Catégories poreuses (classe moyenne africaine invisible) et fluctuantes selon les services et le temps.
❓ Questions fréquentes
Pourquoi le terme « Africaine » et non « Noire » ?
Le choix du terme « Africaine » par les soignants n’est pas anodin. En France, l’usage du terme « Noire » est ressenti comme une catégorisation raciale directe, socialement inconfortable. « Africaine » fonctionne comme un euphémisme géographique qui déplace la catégorisation raciale vers une catégorisation nationale ou continentale. Ce glissement lexical permet aux soignants de produire une catégorie raciale de facto sans avoir à assumer la désignation raciale explicite.
La formule « elles accouchent mieux » est-elle positive pour ces femmes ?
En apparence oui, mais en réalité non. Cette formule est une naturalisation : elle attribue à un groupe une capacité « naturelle » à accoucher facilement, ce qui légitime implicitement de leur proposer moins d’analgésie et moins de suivi. Surtout, elle masque les données réelles : ce même groupe présente en réalité un taux de césariennes significativement plus élevé (voir leçon 1.3). La formule positive produit donc un effet d’invisibilisation d’une réalité préoccupante.
Que signifie « observation participante » dans la méthodologie ?
L’observation participante est une technique d’enquête ethnographique dans laquelle le chercheur s’immerge dans le milieu étudié sur une période prolongée, en participant aux activités du service tout en les observant. Elle permet de saisir les pratiques routinières qui ne seraient pas révélées par de simples entretiens — car les acteurs ne les formulent pas spontanément, les considérant comme « évidentes ».
L’idéal-type de Weber s’applique-t-il à chaque patiente individuellement ?
Non. C’est précisément le sens du concept d’idéal-type : il est une construction analytique qui résume des tendances générales observées dans un grand nombre de cas, sans prétendre que chaque patiente vivra exactement ces expériences. Certaines femmes catégorisées « Africaines » reçoivent des soins tout à fait conformes aux standards. L’idéal-type désigne une tendance statistique et structurelle, non un destin individuel.
Quelle est la différence entre une catégorie « poreuse » et une catégorie « hétérogène » ?
Une catégorie hétérogène regroupe des individus très différents mais les inclut tous. Une catégorie poreuse laisse sortir certains individus qui, bien qu’objectivement membres du groupe, ne correspondent pas au stéréotype attendu et se voient donc traités différemment. La classe moyenne africaine est exclue de fait de la catégorie soignante « Africaine » — non parce que les soignants nient leur origine, mais parce que leur profil ne « colle pas » au stéréotype, ce qui les rend invisibles en tant que membres du groupe.
🚀 Pour aller plus loin
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.