Chapitre 5 — Pharmacodynamie · Topic 2 : Courbes dose-réponse et agonisme/antagonisme · Leçon 2.4
Un médicament ne se contente jamais d’occuper une seule cible : passé un certain seuil de dose, il touche d’autres récepteurs, produit des effets non recherchés, devient toxique. Cette leçon relie deux notions cruciales de la pharmacodynamie clinique : la sélectivité fonctionnelle, qui décrit la préférence d’une molécule pour une cible parmi plusieurs, et l’index thérapeutique (ou marge thérapeutique), qui compare la dose efficace à la dose toxique. Ces deux paramètres décident si un principe actif est maniable ou s’il exige une surveillance étroite — comme les anticoagulants oraux ou les aminosides.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- distinguer spécificité (au niveau moléculaire) et sélectivité (au niveau tissulaire/fonctionnel) ;
- quantifier une sélectivité par le rapport des CE50 (ou des Ki) sur deux récepteurs différents ;
- expliquer les mesures qualitatives (effets binaires) et lire une courbe de fréquence cumulée pour situer la CE50 populationnelle ;
- définir DE50 et DT50, calculer l’index thérapeutique = DT50/DE50 ;
- reconnaître un médicament à marge thérapeutique étroite et citer les grandes classes concernées.
🧭 Plan de la leçon
- Spécificité vs sélectivité : deux notions à ne pas confondre
- Sélectivité fonctionnelle : comparer plusieurs récepteurs
- Mesures qualitatives et CE50 populationnelle
- Index thérapeutique : DE50, DT50 et marge de sécurité
- Médicaments à marge thérapeutique étroite : conduite à tenir
1. Spécificité vs sélectivité : deux notions à ne pas confondre
Le salbutamol est utilisé pour dilater les bronches d’un patient asthmatique sans (trop) accélérer son cœur : c’est sa sélectivité β2 vs β1 qui le permet. Un β-mimétique non sélectif provoquerait tachycardie et palpitations à la même dose. La sélectivité conditionne donc la tolérance et le rapport bénéfice/risque en pratique.
Deux termes voisins qu’il faut savoir opposer :
| Notion | Sens moléculaire | Cas concret |
|---|---|---|
| Spécificité | Le médicament ne se fixe qu’à la cible visée. Cas quasi théorique en pharmacologie. | Seul exemple pratique : anticorps monoclonaux dirigés contre un antigène précis. |
| Sélectivité | Le médicament a une affinité plus élevée pour la cible visée que pour les autres, mais peut se fixer ailleurs à concentration croissante. | La plupart des médicaments — β-bloquants, anti-H1, IEC… |
La sélectivité disparaît à concentrations élevées. Un β2-mimétique très sélectif à dose usuelle se met à activer les récepteurs β1 cardiaques si la dose augmente. En pratique clinique, cela signifie que la marge de sécurité est dose-dépendante et que dépasser la posologie recommandée annule tout le bénéfice de la sélectivité.
2. Sélectivité fonctionnelle : comparer plusieurs récepteurs
Sur le plan des études fonctionnelles, la sélectivité se lit sur les CE50 obtenues sur différents récepteurs — exactement comme la sélectivité de liaison se lit sur les Kd (voir leçon 1.3). Une figure semi-log présentant trois sigmoïdes (R1, R2, R3) permet, d’un coup d’œil, d’estimer les rapports de CE50 entre récepteurs et donc la sélectivité pratique de la molécule (cf. figure 1 de la leçon 2.3).
Un médicament est considéré comme sélectif d’un récepteur par rapport à un autre lorsque le rapport des CE50 est supérieur à 100, soit une différence de plus de 2 unités logarithmiques. En deçà, les gammes de concentrations utiles se chevauchent et la sélectivité pratique est perdue.
Sur une figure semi-log présentant trois sigmoïdes agoniste sur R1, R2 et R3 :
- si R1 et R2 ont des CE50 proches (rapport < 100), l’agoniste est peu sélectif de R1 vs R2 : à la dose active sur R1, R2 est aussi stimulé ;
- si R1 et R3 ont des CE50 séparées de plus de 2 unités log, l’agoniste est sélectif de R1 vs R3 : la dose active sur R1 n’atteint pas R3.
Exemple clinique — salbutamol vs β1/β2 :
- chez l’asthmatique, on cherche l’effet β2 (bronchodilatation) sans effet β1 (tachycardie) ;
- le salbutamol a une CE50 β2 environ 1000 fois plus basse que sa CE50 β1 : il est sélectif β2 aux doses thérapeutiques ;
- à posologie multipliée par 10-100, ce ratio est absorbé : la sélectivité s’efface et la tachycardie apparaît.
3. Mesures qualitatives et CE50 populationnelle
Jusqu’ici, la relation dose-effet mesurait une intensité continue chez un individu : tension artérielle, contraction, débit. Mais certains effets sont binaires (qualitatifs) : succès/échec d’un traitement, survie/décès, absence/présence d’un effet indésirable.
Dans ce cas, la relation dose-effet ne rend plus compte de l’intensité chez un individu, mais de la proportion d’individus présentant l’effet dans une population donnée.
Si la probabilité de survenue de l’événement binaire est proportionnelle au nombre de récepteurs occupés et que l’effet est certain quand tous les récepteurs sont occupés, alors la relation dose–probabilité est une sigmoïde. On retrouve la même forme mathématique — pour une signification biologique différente.

La courbe de fréquence cumulée représente, pour chaque dose administrée, la proportion de sujets ayant présenté l’effet. La CE50 populationnelle (ou DE50) est la dose qui produit l’effet chez 50 % des individus — équivalent statistique de la CE50 pharmacologique classique.
Exemples cliniques d’effets binaires :
- réponse à un traitement anticancéreux (rémission oui/non) ;
- survie / décès dans un essai thérapeutique ;
- survenue d’un effet indésirable grave (thrombose sous contraception, hémorragie sous anticoagulant).
4. Index thérapeutique : DE50, DT50 et marge de sécurité
Pour évaluer la sécurité d’un médicament, on compare deux courbes dose-effet populationnelles construites sur le même modèle :
- la DE50 (dose efficace 50) : dose produisant l’effet thérapeutique chez 50 % des sujets ;
- la DT50 (dose toxique 50) : dose produisant l’effet indésirable/toxique chez 50 % des sujets.
Index thérapeutique = DT50 / DE50
Aussi appelée marge thérapeutique. Plus le rapport est grand, plus le médicament est maniable.

| Marge thérapeutique | Rapport DT50/DE50 | Interprétation clinique |
|---|---|---|
| Large | > 100 | Écart confortable entre efficacité et toxicité ; ajustement de dose peu contraignant. Exemple : pénicilline. |
| Étroite | ≤ 2-3 | Efficacité et toxicité se recouvrent presque ; surveillance stricte requise. Exemple : anticoagulants oraux. |
5. Médicaments à marge thérapeutique étroite : conduite à tenir
Grandes classes à marge thérapeutique étroite : anticoagulants (AVK type warfarine, fluindione), immunosuppresseurs (ciclosporine, tacrolimus), certains antibiotiques (aminosides : gentamicine, amikacine ; vancomycine), la majorité des anticancéreux, la digoxine, la théophylline, le lithium, la plupart des antiépileptiques.
Ces médicaments imposent une conduite à tenir spécifique :
- ajustement rigoureux de la dose — surveillance clinique étroite, éducation du patient ;
- dosages sanguins (surveillance des concentrations plasmatiques ou de marqueurs biologiques comme l’INR pour les AVK) ;
- attention aux sujets à risque susceptibles de modifier la pharmacocinétique : sujets âgés, métaboliseurs lents, insuffisants rénaux ou hépatiques, interactions médicamenteuses (voir chapitre 8 sur la variabilité).
La digoxine illustre parfaitement le concept : la dose thérapeutique est proche de la dose toxique (rapport < 3). L’ANSM impose la surveillance de la digoxinémie (zone cible 0,5 à 2,0 ng/mL), la vigilance chez le sujet âgé et l’insuffisant rénal, et la connaissance des interactions (amiodarone, macrolides, diurétiques hypokaliémiants). Un simple épisode de vomissement peut faire basculer un patient équilibré vers la toxicité digitalique. Source : ANSM, RCP de la digoxine et fiche mémo bon usage.
🧠 À retenir absolument
- Spécificité = fixation à une seule cible (quasi théorique, sauf anticorps monoclonaux).
- Sélectivité = affinité plus élevée pour une cible que pour d’autres ; disparaît aux fortes doses.
- Un médicament est sélectif d’un récepteur si le rapport de ses CE50 (ou Kd) entre deux récepteurs est > 100 (plus de 2 unités log).
- Effet binaire → la relation dose-effet rend compte de la proportion d’individus répondeurs, pas de l’intensité chez un sujet.
- DE50 = dose efficace chez 50 % des sujets ; DT50 = dose toxique chez 50 % des sujets.
- Index thérapeutique = DT50 / DE50. Large si > 100 (pénicilline), étroite si ≤ 2-3 (anticoagulants).
- À connaître : anticoagulants, immunosuppresseurs, aminosides, anticancéreux = marge étroite → dosages sanguins et ajustement rigoureux.
❓ Questions fréquentes
Un médicament peut-il être spécifique ?
C’est extrêmement rare en pharmacologie classique. La spécificité stricte — fixation à une seule cible — n’est atteinte de façon fiable que par les anticorps monoclonaux dirigés contre un antigène très précis. La plupart des médicaments sont sélectifs, avec une affinité préférentielle mais non exclusive pour leur cible.
Pourquoi la sélectivité disparaît-elle à haute dose ?
Parce qu’à concentration croissante, la molécule occupe non seulement sa cible préférée (Kd le plus faible) mais aussi des cibles secondaires (Kd plus élevés). Au-delà d’un seuil, ces cibles secondaires sont suffisamment occupées pour produire un effet clinique — d’où l’apparition d’effets indésirables. C’est pourquoi respecter les posologies recommandées conditionne le maintien de la sélectivité.
Quelle différence entre DE50 et CE50 ?
La CE50 est une concentration (au site d’action, mesurée in vitro ou dans le plasma) qui produit 50 % de l’effet maximum chez un individu. La DE50 est une dose (quantité administrée) qui produit un effet donné chez 50 % des sujets d’une population. La première est pharmacodynamique fine, la seconde est populationnelle.
Pourquoi les AVK nécessitent-ils une surveillance biologique ?
Parce que leur marge thérapeutique est très étroite : le rapport DT50/DE50 est proche de 2-3. Une sous-dose expose au risque thrombotique (échec thérapeutique), une surdose au risque hémorragique majeur. L’INR permet un ajustement individualisé de la dose, avec une zone cible étroite (généralement 2-3) qu’il faut surveiller régulièrement.
Un médicament très sélectif est-il forcément à large marge thérapeutique ?
Pas nécessairement. Sélectivité et index thérapeutique sont deux notions distinctes. Un médicament peut être très sélectif (n’agir que sur une cible) et néanmoins avoir une marge étroite si l’effet visé sur cette cible unique est lui-même proche de l’effet toxique (ex : anticoagulants agissant sélectivement sur la coagulation, mais dont l’excès provoque des hémorragies). Inversement, un médicament peu sélectif peut être maniable si les cibles secondaires produisent peu d’effets cliniques (ex : pénicilline).
🚀 Pour aller plus loin
Pour approfondir la sécurité d’emploi et la variabilité de réponse :
- Leçon 2.1 — Courbe dose-réponse : le socle CE50/Emax dont dérivent DE50 et DT50
- Chapitre 8 — Variabilité de la réponse aux médicaments : sujets âgés, insuffisants rénaux, métaboliseurs lents
- Chapitre 10 — Iatrogénie médicamenteuse et pharmacovigilance : gestion pratique des médicaments à marge étroite
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.