Chapitre 10 — Représentation cognitive de l’espace · Topic 2 · Leçon 2.2
L’enregistrement unitaire extracellulaire in vivo est la technique reine pour étudier l’activité d’un neurone individuel chez l’animal vigile. C’est cette méthode qui a permis à John O’Keefe de découvrir les cellules de lieu (1971) et aux Moser les cellules de grille (2005) — trois prix Nobel 2014. Cette leçon décrit le principe technique et le spike sorting.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Décrire le principe de l’enregistrement extracellulaire ;
- Comprendre pourquoi une électrode capte plusieurs neurones à la fois ;
- Décrire le principe du spike sorting ;
- Comparer intracellulaire vs extracellulaire ;
- Citer les tétrodes et l’électrophysiologie moderne à haute densité.
🧭 Plan de la leçon
- Extracellulaire vs intracellulaire
- Principe de l’enregistrement extracellulaire
- Le spike sorting
- Tétrodes et électrophysiologie moderne
- Enregistrement chez l’animal vigile en comportement
1. Extracellulaire vs intracellulaire
| Intracellulaire (patch clamp) | Extracellulaire (unitaire) | |
|---|---|---|
| Position | Électrode dans le neurone | Électrode à côté du neurone |
| Mesure | Potentiel de membrane absolu (mV) | Événements (spikes) détectés en tension |
| Neurones enregistrés | 1 seul | Plusieurs (à trier) |
| Durée | Courte (~1 h) | Longue (heures à jours) |
| Chez l’animal vigile | Difficile | Oui, standard |
L’extracellulaire est la technique de choix pour l’étude in vivo du comportement.
2. Principe de l’enregistrement extracellulaire
- Une micro-électrode métallique (tungstène, iridium, platine) de ~10-50 μm est implantée chirurgicalement dans une région cérébrale précise ;
- La pointe capte les variations de tension liées aux PA des neurones voisins (dans un rayon de ~100 μm) ;
- Le signal amplifié et filtré (300 Hz – 6 kHz) montre des spikes (déflexions brèves de quelques centaines de μV) ;
- Chaque spike correspond à un PA d’un neurone voisin.
Chez le rat vigile, on implante des électrodes fixes ou mobiles dans un « drive » monté sur la tête. L’animal se remet en 24-48 h et peut être enregistré pendant des semaines à des mois. C’est ce montage qui permet d’enregistrer les neurones pendant que l’animal explore un environnement — indispensable pour découvrir les cellules de lieu !
3. Le spike sorting
Une électrode capte les spikes de plusieurs neurones voisins en même temps. Comment les distinguer ?
Chaque neurone a une forme de spike caractéristique (amplitude, largeur, biphasique/triphasique), déterminée par :
- La distance neurone-électrode ;
- La géométrie du neurone (soma, dendrites) ;
- Le type de neurone (pyramidal vs interneurone).
Le spike sorting est l’analyse informatique qui :
- Détecte tous les spikes (dépassements de seuil) ;
- Extrait la forme de chaque spike ;
- Cluster les spikes par similarité (algorithmes PCA, k-means) ;
- Attribue chaque cluster à un neurone hypothétique (« unit »).
Résultat : on peut suivre l’activité de 5-20 neurones individuels avec une seule électrode.
4. Tétrodes et électrophysiologie moderne
Une tétrode est un faisceau de 4 fils torsadés (25 μm chacun) qui enregistrent la même région sous 4 angles différents. Un même neurone donne 4 formes de spikes (une par fil), ce qui améliore considérablement le tri : on peut isoler 10-30 neurones par tétrode.
Les sondes Neuropixels (2017) sont des barres de silicium avec ~1000 électrodes intégrées, permettant d’enregistrer simultanément plusieurs centaines de neurones sur plusieurs régions cérébrales. C’est une révolution : on passe de « quelques neurones » à « des populations entières », ce qui a permis de démontrer la topologie torique des cellules de grille (cf. Leçon 3.2).
5. Enregistrement chez l’animal vigile en comportement
L’intérêt majeur de l’électrophysiologie in vivo est de corréler l’activité d’un neurone à un comportement :
- L’animal est placé dans un environnement (arène, labyrinthe) ;
- Sa position est suivie en temps réel par vidéo (LED colorées sur la tête) ;
- L’activité des neurones est enregistrée en simultané ;
- On produit une carte d’activité : à chaque position de l’animal, on note où le neurone a déchargé.
C’est exactement cette approche qui a révélé les cellules de lieu (Topic 3.1) !


🧠 À retenir absolument
- Extracellulaire : électrode à côté du neurone, capte plusieurs neurones en même temps, adapté à l’animal vigile.
- Intracellulaire (patch clamp) : potentiel de membrane absolu, un seul neurone, in vitro / difficile in vivo.
- Signal extracellulaire = spikes (déflexions ~qq centaines de μV, filtrés 300 Hz-6 kHz).
- Spike sorting : tri informatique par forme des spikes → isole les neurones individuels.
- Tétrodes : 4 fils torsadés, tri amélioré, 10-30 neurones par tétrode.
- Sondes Neuropixels (2017) : ~1000 électrodes, plusieurs centaines de neurones enregistrés simultanément.
- Couplage activité neuronale + comportement → cartes d’activité → découverte des cellules de lieu.
❓ Questions fréquentes
L’implantation d’électrodes est-elle douloureuse pour l’animal ?
La chirurgie d’implantation se fait sous anesthésie générale profonde et avec analgésie pré/post-opératoire. Le cerveau lui-même n’a pas de récepteurs à la douleur (d’où les chirurgies cérébrales éveillées chez l’humain). Après cicatrisation (24-48 h), l’animal se comporte normalement, mange, joue, se reproduit. Les protocoles sont validés par les comités d’éthique animale. Ceci dit, ces expériences sont strictement encadrées et limitées au strict nécessaire.
Peut-on faire du spike sorting en temps réel ?
Oui, avec les progrès du matériel. Les systèmes modernes (Neuropixels, Open Ephys) permettent un tri « online » quasi-instantané, ce qui autorise les paradigmes en boucle fermée (closed-loop) : par exemple, déclencher un stimulus quand un neurone décharge, ou stopper une stimulation quand un motif est détecté. C’est un domaine en pleine expansion, notamment pour les prothèses neurales et les brain-computer interfaces.
Comment sait-on qu’un cluster correspond à un « vrai » neurone ?
On vérifie plusieurs critères : (1) forme du spike stable au cours du temps, (2) période réfractaire respectée (aucun spike à moins de ~1 ms d’intervalle du précédent, ce qui prouve qu’il s’agit bien d’un neurone unique), (3) cluster bien séparé des autres dans l’espace des paramètres. Malgré ces critères, il reste une part de subjectivité et deux experts peuvent produire des tris légèrement différents. D’où l’importance des outils automatiques (Kilosort, MountainSort) qui standardisent l’analyse.
Pourquoi les Neuropixels sont-elles révolutionnaires ?
Parce qu’elles enregistrent des centaines à milliers de neurones simultanément sur plusieurs régions cérébrales, avec une seule sonde. C’est un changement d’échelle : on n’analyse plus « un neurone dans une tâche » mais « une population entière ». Cela a permis de démontrer que les cellules de grille encodent la position dans un espace torique (Gardner et al., Nature 2022), un résultat impossible à obtenir sans enregistrement à grande échelle. Les Neuropixels 2.0 (2021) enregistrent plusieurs milliers de neurones sur plusieurs jours.
🚀 Pour aller plus loin
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.