Formation IFSI · Module A — Sciences infirmières et raisonnement clinique
Formation aide-soignant · Bloc 5 — Travail en équipe pluri-professionnelle · C10, C11
L’éthique n’est pas une collection de règles — c’est une discipline philosophique qui s’interroge sur la manière de bien agir et de bien vivre. Pour l’infirmier, confronté quotidiennement à des situations où les valeurs entrent en tension (autonomie du patient vs protection, vérité vs bienveillance, équité vs efficacité), cette question n’est pas abstraite : elle est au cœur de chaque décision clinique. Connaître les grands courants philosophiques de l’éthique, c’est se doter d’outils pour penser la complexité morale — et pour ne pas improviser quand la situation l’exige.
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, vous saurez :
- Distinguer éthique, morale et déontologie dans le contexte des soins infirmiers.
- Présenter les caractéristiques du courant déontologiste (Kant) et ses applications en soins.
- Présenter les caractéristiques du courant conséquentialiste/utilitariste (Bentham, Mill) et ses limites.
- Définir l’éthique des vertus (Aristote) et son apport pour l’identité professionnelle infirmière.
- Introduire l’éthique du care (Gilligan, Noddings) comme courant spécifique aux professions du soin.
🧭 Plan de la leçon
- Éthique, morale et déontologie : rappel des distinctions
- Le déontologisme kantien : agir par devoir
- Le conséquentialisme et l’utilitarisme : agir pour les meilleures conséquences
- L’éthique des vertus : être une personne de bien
- L’éthique du care : la relation au cœur du soin
1. Éthique, morale et déontologie : rappel des distinctions
Ces trois termes sont souvent confondus dans le langage courant — ils désignent pourtant des registres distincts :
| Éthique | Morale | Déontologie | |
|---|---|---|---|
| Définition | Réflexion philosophique sur le bien agir — questionnement, délibération, pluralisme | Ensemble de règles et de normes définissant le bien et le mal au sein d’une société ou d’un groupe | Ensemble des devoirs propres à l’exercice d’une profession (code de déontologie) |
| Mode d’expression | Interrogation : « Que dois-je faire dans cette situation ? » | Impératif : « Il faut / il ne faut pas » | Réglementation : « L’infirmier doit / ne doit pas » |
| Source | Raison, délibération, expérience | Traditions, culture, religion, consensus social | Textes professionnels (décrets, codes) |
| Rapport à la loi | Peut questionner la loi (ex : une loi peut-elle être injuste ?) | Précède souvent la loi (fondement des interdits légaux) | Codifiée légalement (valeur réglementaire) |
Pour l’infirmier, l’éthique est le niveau de réflexion qui permet de penser les situations que la déontologie ne résout pas à elle seule — les dilemmes, les cas-limites, les situations nouvelles non prévues par les textes.
2. Le déontologisme kantien : agir par devoir
Le déontologisme (du grec deon, devoir) est fondé sur l’idée que la valeur morale d’un acte réside dans son conformité à un devoir — indépendamment de ses conséquences. Son représentant majeur est Immanuel Kant (1724-1804).
Le cœur de la philosophie kantienne est l’impératif catégorique : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle. » Concrètement : avant d’agir, demande-toi si tu accepterais que tout le monde agisse de la même façon dans la même situation. Si la généralisation est absurde ou contradictoire, l’acte est moralement interdit.
La seconde formulation kantienne est fondamentale pour les soins : « Agis de façon à traiter l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours comme une fin, et jamais seulement comme un moyen. » C’est le principe du respect de la dignité humaine — qui est au fondement du droit des patients.
Forces : fonde solidement le respect de la personne, le refus de la manipulation, l’universalité des droits humains.
Limites : peut conduire à des situations de rigidité morale — par exemple, un déontologiste pur dira qu’il faut toujours dire la vérité, même si cette vérité est susceptible de détruire le patient psychologiquement. Le déontologisme ne prend pas en compte les conséquences des actes.
3. Le conséquentialisme et l’utilitarisme : agir pour les meilleures conséquences
Le conséquentialisme pose que la valeur morale d’un acte dépend exclusivement de ses conséquences. L’utilitarisme en est la forme la plus influente : fondé par Jeremy Bentham (1748-1832) et développé par John Stuart Mill (1806-1873), il affirme qu’un acte est moralement bon s’il maximise le bonheur (le bien-être, l’utilité) du plus grand nombre.
Applications en soins : l’utilitarisme inspire les politiques de santé publique (vaccination obligatoire — protection du plus grand nombre), la répartition des ressources rares (qui reçoit un organe à greffer ?), les décisions de triage en situation de catastrophe (médecine de catastrophe, triage START).
Forces : pragmatique, ancré dans les conséquences réelles, adapté aux décisions collectives en santé publique.
Limites : peut conduire à sacrifier les droits d’un individu au profit du plus grand nombre (ex : priver un patient de ressources pour en traiter dix autres). Risque de dérive utilitariste dans les décisions de limitation de traitement.
4. L’éthique des vertus : être une personne de bien
L’éthique des vertus remonte à Aristote (384-322 av. J.-C.). Elle déplace la question morale : au lieu de demander « Que dois-je faire ? » (déontologisme) ou « Quelles conséquences mon acte aura-t-il ? » (conséquentialisme), elle demande « Quel type de personne dois-je être pour bien agir ? »
Les vertus sont des dispositions stables du caractère qui permettent à l’individu d’agir bien de manière habituelle — non par obéissance à une règle ou par calcul, mais par excellence morale acquise par la pratique. Pour Aristote, les vertus cardinales sont la prudence (phronesis), la justice, la tempérance et le courage.
En soins infirmiers, l’éthique des vertus est particulièrement pertinente pour penser l’identité professionnelle : qu’est-ce qu’un bon infirmier ? Non pas seulement quelqu’un qui respecte les règles, mais quelqu’un qui a développé des dispositions vertueuses — la compassion, l’honnêteté, l’humilité clinique, la prudence dans le jugement, l’équité dans le soin. La formation infirmière peut être lue comme un processus d’acquisition de ces vertus professionnelles.
5. L’éthique du care : la relation au cœur du soin
L’éthique du care (ou éthique de la sollicitude) est un courant philosophique contemporain, développé initialement par Carol Gilligan (1982, In a Different Voice) et Nel Noddings, en réaction à l’éthique universaliste kantienne et utilitariste. Il est central pour la réflexion sur les soins infirmiers.
Ses principes fondamentaux : la relation de soin est au fondement de la morale — on ne peut pas penser l’éthique sans penser la vulnérabilité et l’interdépendance humaines ; le care (prendre soin) est une pratique éthique à part entière, pas une simple technique ; les émotions (empathie, sollicitude, attachement) sont des guides moraux légitimes, pas des biais à éliminer ; l’attention portée à l’autre dans sa singularité (et non à l’humanité abstraite) est le cœur de l’acte moral.
Joan Tronto (1993) a identifié quatre dimensions du care : caring about (attention — percevoir le besoin) ; taking care of (responsabilité — prendre en charge) ; care-giving (compétence — assurer les soins) ; care-receiving (réceptivité — tenir compte de la réponse du soigné). Ces quatre dimensions correspondent remarquablement aux phases de la démarche de soins infirmiers. L’éthique du care n’est donc pas abstraite pour l’infirmier — elle décrit ce qu’il fait déjà, en lui donnant un fondement philosophique.
🧠 À retenir absolument
- Éthique = réflexion sur le bien agir (délibération) ; morale = normes collectives ; déontologie = devoirs professionnels codifiés.
- Déontologisme (Kant) : valeur morale dans le respect du devoir et de la dignité humaine (fin, jamais moyen) — universel, rigoureux, mais sans prise sur les conséquences.
- Utilitarisme (Bentham, Mill) : valeur morale dans les conséquences — maximiser le bonheur du plus grand nombre ; adapté aux politiques de santé publique, risqué pour les droits individuels.
- Éthique des vertus (Aristote) : « Quel type de personne dois-je être ? » — prudence, justice, compassion, honnêteté ; pense l’identité professionnelle infirmière.
- Éthique du care (Gilligan, Noddings, Tronto) : la relation de soin comme fondement moral ; attention, responsabilité, compétence, réceptivité — un cadre fait pour les soins.
❓ Questions fréquentes
Pourquoi étudier la philosophie morale à l’IFSI ? N’est-ce pas trop théorique ?
C’est une question légitime — et la réponse est que ces courants philosophiques ne sont pas des ornements intellectuels : ils structurent des décisions réelles. Quand une équipe débat de l’opportunité de dire la vérité à un patient sur son pronostic (déontologisme vs conséquentialisme) ; quand un médecin choisit de ne pas réanimer un patient pour préserver la qualité de vie plutôt que de la prolonger (utilitarisme vs éthique du care) ; quand un infirmier s’interroge sur ce que signifie être un bon soignant au-delà des compétences techniques (éthique des vertus) — ils mobilisent, consciemment ou non, ces cadres philosophiques. Les connaître permet de rendre explicite ce qui reste sinon implicite, et de mieux délibérer dans les situations difficiles.
Le déontologisme et l’utilitarisme sont-ils opposés ou complémentaires ?
Ils sont souvent présentés comme opposés — et en effet, ils ont des divergences fondamentales (le déontologiste dit « ne mens jamais, même si les conséquences sont meilleures si tu mens » ; l’utilitariste dit « mens si cela maximise le bien-être »). Mais en pratique clinique, les deux cadres sont mobilisés simultanément. Par exemple, le principe de non-malfaisance (« ne pas nuire », déontologiste dans son fondement) et le principe de bienfaisance (« agir pour le mieux », conséquentialiste dans sa logique) coexistent dans les quatre principes de la bioéthique de Beauchamp et Childress que nous verrons dans la leçon suivante. La plupart des décisions éthiques réelles mobilisent plusieurs cadres à la fois — la difficulté est de les mettre en balance.
L’éthique du care n’est-elle pas une manière de « féminiser » les soins infirmiers de façon stéréotypée ?
C’est une critique sérieuse qui a été adressée à Gilligan et à ses premières formulations du care. En effet, si l’on dit que le care est « une éthique féminine », on risque de renforcer l’association femme = soin = affect = inférieur. Gilligan elle-même a précisé que son propos initial décrivait une voix différente, pas une voix genrée : le care est une disposition humaine, pas sexuée. Joan Tronto a poussé plus loin la critique en montrant que la dévalorisation du care est une question politique (les soins sont dévalorisés économiquement et symboliquement parce qu’ils sont exercés par des femmes et des classes populaires) et non une question de nature. Aujourd’hui, l’éthique du care est revendiquée par des soignants des deux sexes et constitue un cadre philosophique solide pour penser la relation de soin.
La phronesis aristotélicienne (prudence) est-elle la même chose que la prudence au sens courant ?
Non. Dans le langage courant, « prudence » signifie souvent précaution, voire timidité (« sois prudent, ne prends pas de risque »). Pour Aristote, la phronesis est une vertu intellectuelle de premier rang — c’est la capacité de discerner ce qu’il faut faire dans une situation particulière, ici et maintenant, compte tenu de toutes ses dimensions. Ce n’est pas la prudence du calcul (qui évite les risques) mais la prudence du jugement (qui sait peser les valeurs en jeu). Dans le contexte de la pratique infirmière, la phronesis est ce que les auteurs contemporains appellent le jugement clinique éthique : la capacité de l’infirmier expérimenté à percevoir les nuances morales d’une situation et à agir en conséquence, sans attendre qu’une règle lui dise quoi faire.
Comment un infirmier peut-il utiliser ces courants éthiques dans la pratique quotidienne ?
Pas en choisissant un courant et en l’appliquant mécaniquement — mais en les mobilisant comme des outils de questionnement face aux situations complexes. Face à un dilemme, l’infirmier peut se demander : « Quel est mon devoir ici (déontologisme) ? », « Quelles seront les conséquences de chaque option pour le patient et les proches (conséquentialisme) ? », « Qu’est-ce qu’un bon soignant ferait dans cette situation (éthique des vertus) ? », « Qu’est-ce que la relation avec ce patient particulier m’indique (éthique du care) ? ». Ces questions ne donnent pas automatiquement une réponse — mais elles structurent la délibération et permettent d’expliciter les valeurs en jeu avant de décider.
🚀 Pour aller plus loin
- Leçon 3-2 — Les quatre principes : autonomie, non-malfaisance, bienfaisance, justice
- Leçon 3-3 — Gestion des dilemmes éthiques en contexte de soins ; éthique du care
- Leçon 3-4 — Enjeux bioéthiques et violences sexistes et sexuelles (VSS)
Sources : Aristote, Éthique à Nicomaque · Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs (1785) · Bentham, Introduction aux principes de la morale et de la législation (1789) · Gilligan C., In a Different Voice (1982) · Tronto J., Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care (1993) · Arrêté du 20 février 2026 relatif au diplôme d’État d’infirmier.
Contenu pédagogique original — Réussir SVT · reussir-svt.com · Module IFSI A.2