Chapitre 6 — Communication intra-spécifique et sélection sexuelle ·
Topic 2 : Sélection sexuelle et dimorphisme · Leçon 2.2
La queue du paon a longtemps fait perdre le sommeil à Darwin. Dans une lettre au botaniste
Asa Gray (avril 1860), il écrivait : « The sight of a feather in a peacock’s tail,
whenever I gaze at it, makes me sick ! » (« La vue d’une plume de la queue
d’un paon me rend malade à chaque fois que je la contemple. ») Pourquoi ? Parce que cette
traîne magnifique semblait impossible à expliquer par la seule sélection
naturelle : elle est lourde, encombrante, et signale la présence du paon aux prédateurs.
Comment un tel caractère a-t-il pu se maintenir ?
🎯 Objectifs pédagogiques
À la fin de cette leçon, tu sauras :
- Décrire le dimorphisme sexuel extrême du paon bleu (Pavo cristatus).
- Expliquer pourquoi la traîne du paon constitue un paradoxe évolutif apparent.
- Résoudre ce paradoxe grâce au principe du handicap de Zahavi.
- Analyser en détail l’expérience de Marion Petrie sur les paons de Whipsnade.
- Comprendre la notion de signal honnête et de qualité génétique transmise.
🧭 Plan de la leçon
- Le paon bleu : un dimorphisme sexuel spectaculaire.
- Un caractère paradoxal : pourquoi une traîne aussi coûteuse ?
- Résoudre le paradoxe : le principe du handicap.
- Argument scientifique détaillé : les études de Marion Petrie (Whipsnade, 1991–1994).
- Un signal honnête de qualité génétique.
1. Le paon bleu : un dimorphisme sexuel spectaculaire
Le paon bleu (Pavo cristatus) est un galliforme originaire du
sous-continent indien. Il présente l’un des dimorphismes sexuels les plus
frappants du règne animal :
| Caractère | Mâle | Femelle (paonne) |
|---|---|---|
| Longueur totale | ~200 à 230 cm (avec la traîne) | ~95 cm |
| Plumage du corps | Bleu métallique irisé, tête ornée d’une aigrette | Brun terne, camouflage |
| Traîne (queue déployable) | Environ 150 plumes ocellées, jusqu’à 1,5 m de long | Absente |
| Comportement de parade | Déploiement de la traîne en éventail, vibrations sonores | Aucune parade ; c’est elle qui choisit |
La traîne n’est en réalité pas la queue anatomique du paon (les vraies
rectrices sont courtes et cachées dessous), mais un ensemble de plumes sus-caudales
très allongées, chacune terminée par un ocelle — un motif circulaire évoquant
un œil, formé de couleurs iridescentes bleu, vert et bronze.
2. Un caractère paradoxal
Cette traîne est un exemple de manuel de caractère paradoxal : elle
est manifestement défavorable à la survie du mâle qui la porte.
- Coût énergétique élevé : le paon mue chaque année et doit
reconstruire l’ensemble de sa traîne au printemps. - Gêne à la fuite : la traîne alourdit le mâle et rend le décollage
plus difficile face à un prédateur (léopard, tigre en Inde, chien errant, renard). - Signal visuel puissant : les couleurs iridescentes et la taille
rendent le paon très visible à distance, alors même que ses habitats naturels sont
boisés. - Effort permanent de parade : déployer la traîne et la faire
vibrer coûte de l’énergie, réduisant le temps consacré à la recherche de nourriture.
Ce paradoxe (« comment un caractère si coûteux peut-il se maintenir ? ») a été
résolu, au XXe siècle, par la théorie de la sélection sexuelle et la théorie du
handicap.
Le paon déploie sa traîne uniquement pendant la saison de reproduction (mars à
juillet en Inde) et la laisse tomber en fin de saison — la mue de fin d’été le débarrasse
de son handicap. On voit donc bien qu’il ne s’agit pas d’un caractère utile en dehors de la
reproduction. Un mâle en mue est nettement plus discret et se déplace plus facilement.
3. Résoudre le paradoxe : le principe du handicap
La solution, proposée par le biologiste israélien Amotz Zahavi en 1975,
est contre-intuitive : si un mâle survit malgré un tel handicap, c’est qu’il est
particulièrement vigoureux. La traîne devient alors un signal
honnête : elle ne peut pas être « falsifiée », parce qu’un mâle
malade ou parasité ne pourrait pas produire ni entretenir une traîne aussi extravagante.
Dans ce cadre :
- Les femelles qui choisissent les mâles à grande traîne obtiennent, en moyenne, des
partenaires en meilleure santé. - Leurs descendants héritent des bons gènes paternels.
- Les descendants mâles à leur tour développent une belle traîne et sont choisis par les
femelles de la génération suivante : la préférence s’auto-renforce. - À l’équilibre, la traîne se stabilise à la limite de ce que la sélection naturelle
tolère.
Ce n’est pas la traîne elle-même qui est utile au mâle. C’est le
fait de survivre malgré elle qui témoigne de sa qualité. Un peu comme si un
étudiant réussissait le bac en travaillant 3 heures par jour : la performance dans des
conditions dégradées est un indicateur plus fort que la performance en conditions
optimales.
4. Argument scientifique : les études de Marion Petrie (Whipsnade, années 1990)
La démonstration expérimentale du choix femelle chez le paon a été menée par
Marion Petrie (Université de Newcastle, Royaume-Uni) sur la population de
paons semi-sauvages du Whipsnade Wild Animal Park (Bedfordshire, Angleterre).
Ses travaux, publiés dans Animal Behaviour (1991) et Nature (1994), forment
la référence sur ce sujet.
Question de départ : Les femelles paon choisissent-elles leurs
partenaires sur la base d’un critère visuel quantifiable (le nombre d’ocelles de
la traîne), et ce choix a-t-il une conséquence sur la qualité des descendants ?
Protocole : Marion Petrie et son équipe suivent la population de
paons de Whipsnade pendant plusieurs saisons.
(1) Étape descriptive : chaque mâle est photographié traîne déployée et
les ocelles sont comptés individuellement (typiquement 140–170 par mâle). Le nombre
d’accouplements de chaque mâle est enregistré pendant toute la saison.
(2) Étape expérimentale : sur une partie des mâles, l’équipe
supprime environ 20 ocelles en découpant l’extrémité de certaines plumes
sus-caudales (les autres restent intacts comme groupe témoin). L’année suivante, on compare
à nouveau le succès reproducteur.
(3) Étape de suivi : les poussins issus des différents mâles sont
élevés dans les mêmes conditions et leur survie et leur croissance sont comparées.
Résultats observés : (a) Il existe une corrélation positive
significative entre le nombre d’ocelles d’un mâle et son nombre d’accouplements
(les mâles au-dessus de la moyenne s’accouplent nettement plus). (b) Après suppression des
~20 ocelles, le succès reproducteur des mâles amputés chute par rapport à
l’année précédente, alors que celui des témoins reste stable. (c) Les poussins des
mâles à grosse traîne survivent mieux après relâcher, indiquant une meilleure
qualité génétique héritée.
Conclusion : Les femelles paons opèrent un choix
actif fondé sur un critère visuel précis et quantifiable — le nombre d’ocelles. La
traîne est un indicateur honnête de la qualité du mâle, transmise
génétiquement à ses descendants. L’expérience de Petrie constitue une démonstration
expérimentale directe du principe du handicap dans une population naturelle, et confirme
l’hypothèse de Darwin sur la sélection inter-sexuelle.
5. Un signal honnête de qualité génétique
Les études de Petrie et de son équipe ont montré une relation directe
entre les ornements du père et la survie de ses descendants. Concrètement, dans une expérience
contrôlée : les jeunes issus des mâles à plus grande traîne, une fois lâchés en forêt,
survivent significativement mieux que ceux issus des mâles à traîne modeste. C’est le meilleur
argument possible en faveur du principe du handicap : la parade paye vraiment
pour la femelle et pour l’espèce.
Ce type de résultat confirme aussi ce que la théorie prédit : un caractère sexuel
extrême peut se maintenir sur des dizaines de milliers d’années dans une population, à condition
qu’il reste corrélé à la qualité génétique de son porteur. Le jour où cette corrélation
se briserait, la sélection naturelle éliminerait rapidement les mâles trop encombrants.
Version courte, réutilisable en devoir surveillé (moins de 100 mots) :
« La traîne du paon bleu (Pavo cristatus) est un caractère paradoxal :
coûteuse, encombrante, elle handicape la survie du mâle. Ce paradoxe est résolu par la
sélection sexuelle et le principe du handicap (Zahavi, 1975) : seul un mâle en très
bonne santé peut se permettre de porter une telle traîne, qui devient un signal honnête de
qualité. Marion Petrie (Whipsnade, années 1990) a démontré expérimentalement que le nombre
d’ocelles est bien un critère de choix femelle : la suppression de ~20 ocelles fait
chuter le succès reproducteur. »
🧠 À retenir absolument
- Paon bleu (Pavo cristatus) : dimorphisme sexuel
extrême — mâle à traîne d’environ 150 plumes ocellées, femelle brune sans ornement. - La traîne est coûteuse (énergie, fuite, prédation) : c’est un
caractère paradoxal. - Paradoxe résolu par le principe du handicap (Zahavi, 1975) :
seul un mâle vigoureux peut porter un tel handicap → signal honnête. - Marion Petrie (Whipsnade) : corrélation ocelles / succès
reproducteur ; suppression de ~20 ocelles → chute du succès. - Les poussins des mâles à grosse traîne survivent mieux → la
préférence femelle transmet réellement de « bons gènes ».
❓ Questions fréquentes
Pourquoi Darwin disait-il que la queue du paon le rendait malade ?
Parce que sa théorie de la sélection naturelle expliquait très bien la plupart des
caractères comme des adaptations utiles à la survie, mais butait sur ce cas :
la traîne du paon est manifestement défavorable à la survie. Darwin a fini par
résoudre ce paradoxe lui-même en proposant en 1871, dans The Descent of Man, le
concept de sélection sexuelle.
La femelle compte-t-elle vraiment les ocelles un par un ?
Non, évidemment. Elle perçoit une impression globale de densité, de symétrie
et de brillance. Mais les études de Petrie montrent que cette impression est finement
corrélée au nombre réel d’ocelles : son œil intègre cette information de
manière statistique. Il en va de même chez beaucoup d’animaux : le choix repose sur
un critère quantitatif, même s’il n’est pas explicitement « compté ».
Toutes les études confirment-elles les résultats de Petrie ?
Une étude japonaise (Takahashi et al., 2008) sur une autre population de paons a trouvé
des résultats moins nets. Cela ne contredit pas Petrie : cela montre plutôt que le rôle
exact du nombre d’ocelles peut varier selon les populations et les conditions
environnementales. Le principe général du choix femelle actif chez le paon reste
solidement établi.
Le paon est-il le seul à présenter un caractère aussi paradoxal ?
Non : le veuve à longue queue (Euplectes progne, voir leçon 2.1), le
combattant varié (Calidris pugnax), les tétras, ou encore le poisson-épée
guppy (Poecilia reticulata) présentent aussi des caractères sexuels extrêmes.
Chez tous, le même schéma s’observe : coût élevé + préférence femelle + signal
honnête.
La sélection sexuelle est-elle un exemple de coévolution ?
Oui, dans un sens particulier : on parle de coévolution intersexuelle.
La préférence des femelles pour les mâles à grande traîne, et la traîne des mâles,
évoluent conjointement, l’une renforçant l’autre. C’est le modèle de la « fuite »
de Fisher (1930). Ce processus, étudié notamment à Oxford et Cambridge, éclaire de nombreux
cas d’évolution accélérée.
🚀 Pour aller plus loin
Tu veux revenir sur les fondements de la sélection sexuelle ou explorer d’autres modes
de communication animale ?
- Leçon 2.1 — La sélection sexuelle et le choix des partenaires
- Leçon 1.1 — Les modes de communication animale (visuel, sonore, chimique)
- Leçon 1.2 — La danse des abeilles et les travaux de Karl von Frisch
Sources scientifiques : Petrie, Halliday &
Sanders, Peahens prefer peacocks with elaborate trains, Animal Behaviour 41 (1991) ;
Petrie, Improved growth and survival of offspring of peacocks with more elaborate trains,
Nature 371 (1994) ; Zahavi, Mate selection — a selection for a handicap, JTB (1975) ;
Ressources CNRS, Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN) et Université d’Oxford
(Department of Zoology).
Contenu pédagogique original — Réussir SVT. L’équipe Réussir SVT.