Chapitre 23 — Addictions et prise de risque · Topic 1 : Définitions et épidémiologie · Leçon 1.1
Du latin « ad-dicere » — « attribuer à » — , le mot « addiction » a traversé les siècles depuis le droit romain avant de devenir, au début des années 2000 en France, le terme médical consacré pour désigner un trouble cérébral chronique. Cette leçon pose les bases conceptuelles essentielles : l’étymologie, les grandes définitions (MILDECA, Goodman), les classifications diagnostiques (CIM-10, DSM-5) et les modèles du cycle addictif.
🎯 Objectifs pédagogiques
- Connaître l’étymologie du mot « addiction » (droit romain, vieux français) ;
- Comparer les définitions de la MILDECA et de Goodman ;
- Distinguer les 9 critères de Goodman (1990) et les 11 critères du DSM-5 ;
- Différencier dépendance physique et dépendance psychique ;
- Décrire les 3 étapes du cycle de l’addiction et les 5 étapes du changement (Prochaska-DiClemente).
🧭 Plan de la leçon
- Étymologie du mot « addiction »
- Définitions de l’addiction (MILDECA et Goodman)
- Critères du trouble addictif — Goodman (1990)
- La dépendance — formes et triade
- Classifications diagnostiques (CIM-10 et DSM-5)
- Cycle de l’addiction et étapes du changement
1. Étymologie du mot « addiction »
Le terme est anglo-saxon dans sa résurgence moderne, mais issu de deux racines anciennes :
- Droit romain — « ad dicere » = « dire à, attribuer à » au sens de donner quelqu’un à quelqu’un d’autre en esclavage ;
- Vieux français — « ad-dictus » = contrainte par corps — le débiteur incapable de s’acquitter de sa dette donnait son corps en gage de réparation.
En droit romain, l’addiction désignait la contrainte par corps de celui qui, ne pouvant s’acquitter de sa dette, était mis à la disposition du plaignant par le juge. De l’époque romaine au Moyen-Âge, un « addictum » était un esclave pour dette.
La résurgence du terme en France date du début des années 2000, par emprunt à l’anglais (« addiction »), lui-même issu d’un terme de droit romain utilisé en France jusqu’au Moyen-Âge.
La figure de l’« esclave pour dette » illustre parfaitement la clinique de l’addiction : la personne addictée est, malgré elle, « mise à disposition » de la substance. Pierre Fouquet (1951) écrivait : « Il y a alcoolisme lorsqu’un individu a en fait perdu la liberté de s’abstenir de boire. »
2. Définitions de l’addiction
La MILDECA (Mission Interministérielle de Lutte contre les Drogues et les Conduites Addictives) définit l’addiction comme une :
« Affection cérébrale chronique, récidivante, caractérisée par la recherche et l’usage compulsifs de substances psychoactives, malgré la connaissance de ses conséquences nocives. »
L’addiction est un processus par lequel un comportement fonctionne à la fois pour produire du plaisir et pour soulager un malaise intérieur, utilisé sous un mode caractérisé par :
- L’échec répété dans le contrôle de ce comportement (impuissance) ;
- La persistance de ce comportement en dépit de conséquences négatives significatives (perte de contrôle).
Elle est associée au craving = envie irrépressible de consommer la substance ou de se livrer au comportement.
L’addiction peut concerner aussi bien des substances (tabac, alcool, cannabis, opiacés, cocaïne…) que des comportements sans drogue (jeu pathologique, achats compulsifs — shopaholic, sport — bigorexie, travail — workaholic, smartphone — nomophobie, cyberaddiction, TCA).
3. Critères du trouble addictif — Goodman (1990)
Le diagnostic requiert la présence simultanée de quatre éléments : impossibilité de résister aux impulsions, sensation croissante de tension précédant le comportement, plaisir ou soulagement pendant sa durée, sensation de perte de contrôle. Et d’au moins 5 des 9 critères suivants :
| # | Critère |
|---|---|
| 1 | Préoccupations fréquentes au sujet du comportement ou de sa préparation |
| 2 | Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l’origine |
| 3 | Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement |
| 4 | Temps important consacré à préparer les épisodes, les entreprendre ou s’en remettre |
| 5 | Survenue fréquente lors d’obligations professionnelles, scolaires ou familiales |
| 6 | Activités sociales, professionnelles ou de loisirs sacrifiées du fait du comportement |
| 7 | Persévérance malgré la connaissance des conséquences négatives persistantes |
| 8 | Tolérance marquée — besoin d’augmenter la dose/fréquence pour le même effet |
| 9 | Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’y adonner |
4. La dépendance — formes et triade
En médecine, addiction et dépendance sont synonymes. La dépendance longtemps considérée à tort comme un trait de caractère (manque de volonté) met en réalité en jeu des dysfonctionnements neurobiologiques du circuit de la récompense et des facteurs de prédisposition génétique.
| Forme | Mécanisme | Substances concernées |
|---|---|---|
| Dépendance physique | Syndrome de sevrage somatique à l’arrêt brutal des consommations | Opiacés, alcool, nicotine |
| Dépendance psychique | Craving = désir irrépressible de répéter les prises | Toutes les SPA |
L’addiction est toujours la rencontre de trois pôles :
- Une (des) substance(s) ;
- Un individu — métabolisme, vulnérabilité génétique (ex. : gènes ADH1B, ALDH2, récepteur GABA-A) ;
- Un milieu et/ou moment de vie — facteurs environnementaux, comorbidités psychiatriques (anxiété, PTSD, TDAH, trouble bipolaire), troubles du sommeil, contexte socio-familial défavorable.

5. Classifications diagnostiques (CIM-10 et DSM-5)
- Usage nocif : mode de consommation préjudiciable à la santé (complications physiques ou psychiques). N’implique pas nécessairement de dépendance.
- Dépendance — au moins 3 manifestations présentes en même temps au cours des 12 derniers mois : craving ; difficultés à contrôler l’usage ; syndrome de sevrage physiologique ; tolérance ; abandon progressif d’autres sources de plaisir ; augmentation du temps consacré à se procurer la substance.
Mode de consommation conduisant à une dégradation ou une souffrance cliniquement significatives — au moins 2 critères sur 12 mois :
- Incapacité à remplir les obligations sociales, professionnelles, personnelles
- Usage dans des situations à risque physique
- Usage persistant malgré problèmes sociaux ou interpersonnels
- Tolérance (quantité-effet)
- Syndrome de sevrage
- Quantités plus importantes sur des périodes plus longues que prévu
- Désir persistant de réduire ou contrôler l’usage
- Temps important consacré à obtenir le produit
- Abandon des tâches sociales, professionnelles ou loisirs
- Usage persistant malgré problèmes physiques ou psychologiques connus
- Craving (désir fort ou pulsion à consommer)
Sévérité : léger (2-3 critères) · modéré (4-5 critères) · sévère (≥ 6 critères)

6. Cycle de l’addiction et étapes du changement
- Intoxication ou « binge » — effet positif et « pic » de satisfaction ;
- Sevrage et manque — effet négatif ;
- Désir et préoccupation — recherche de la substance psychoactive = craving.
- Précontemplation — la personne n’a aucune intention de changer son comportement ;
- Contemplation — conscience de la situation problématique, ambivalence sans passage à l’action ;
- Préparation — décision de changer, réflexion sur comment passer à l’action ;
- Action — actions concrètes pour mettre fin au comportement problématique ;
- Maintien — changements maintenus dans le temps malgré les défis.
⚠️ La spirale de la rechute peut survenir à n’importe quel moment du processus de Prochaska-DiClemente. Elle n’est pas systématique mais reste un risque. Chaque rechute fait partie du processus d’apprentissage — elle n’est pas un échec thérapeutique définitif.
🧠 À retenir absolument
- Étymologie : « ad dicere » (droit romain) + « ad-dictus » (vieux fr.) = contrainte par corps / esclave pour dette. Résurgence en France début 2000.
- MILDECA : affection cérébrale chronique, récidivante, usage compulsif malgré conséquences nocives.
- Goodman (1990) : plaisir ET soulagement + échec répété de contrôle (impuissance) + persistance malgré conséquences. ≥ 5 critères sur 9.
- Craving = envie irrépressible de consommer — présent dans la dépendance psychique (toutes les SPA).
- Dépendance physique → sevrage somatique, spécifique : opiacés, alcool, nicotine.
- CIM-10 : dépendance si ≥ 3 critères sur 12 mois. DSM-5 : 11 critères, ≥ 2 / 12 mois ; léger 2-3, modéré 4-5, sévère ≥ 6.
- 3 étapes du cycle : intoxication/binge → sevrage/manque → désir/craving.
- Prochaska-DiClemente : précontemplation → contemplation → préparation → action → maintien. Rechute possible à tout moment.
❓ Questions fréquentes
Quelle est la différence entre « usage nocif » et « dépendance » selon la CIM-10 ?
L’usage nocif (CIM-10) correspond à une consommation préjudiciable à la santé (complications physiques ou psychiques), sans nécessairement remplir les critères de dépendance. La dépendance exige au moins 3 manifestations sur 12 mois parmi : craving, difficultés à contrôler, sevrage physiologique, tolérance, abandon d’autres activités, temps consacré à se procurer la substance. La distinction est donc à la fois quantitative et qualitative.
DSM-5 ou CIM-10 à l’examen — quelle classification connaître en priorité ?
Les deux. Le DSM-5 introduit la notion de « trouble de l’usage » avec 11 critères et 3 niveaux de sévérité, en remplacement de la dichotomie abus/dépendance du DSM-IV. La CIM-10 (OMS) maintient la distinction usage nocif/syndrome de dépendance. Les questions de concours portent sur les deux. Seuils à retenir : ≥ 3 critères/12 mois (CIM-10) vs ≥ 2 critères parmi 11/12 mois (DSM-5).
La rechute signifie-t-elle que le traitement a échoué ?
Non. Selon le modèle de Prochaska-DiClemente, la rechute est une composante normale du processus de changement. Elle peut survenir à n’importe quelle étape et est considérée comme une occasion d’apprentissage : le patient réintègre le cycle à une étape antérieure (souvent contemplation ou préparation) et repart. Ce cadre permet d’éviter la culpabilisation et renforce l’alliance thérapeutique.
Qu’est-ce que la « triade de l’addiction » et pourquoi est-elle importante cliniquement ?
La triade réunit une substance, un individu et un milieu/moment de vie. Elle rappelle que la dépendance n’est pas seulement une affaire de substance ni de « volonté » : la vulnérabilité génétique (gènes ADH1B, ALDH2…), le contexte psychique (PTSD, TDAH, dépression) et l’environnement social (isolement, traumatismes) sont tout aussi déterminants. Cliniquement, ignorer l’un des trois pôles expose à l’échec thérapeutique.
Goodman pose ≥ 5/9 critères pour l’addiction — qu’en est-il du DSM-5 ?
Les systèmes sont distincts. Goodman (1990) propose un outil dimensionnel avec ≥ 5 critères parmi 9 (plus 4 conditions préalables), applicable aux addictions comportementales incluses. Le DSM-5 est une classification catégorielle avec ≥ 2 critères parmi 11, applicable à des substances spécifiques et graduant la sévérité (léger/modéré/sévère). En pratique clinique, le DSM-5 est plus utilisé pour les substances ; Goodman reste utile pour les addictions comportementales.